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E. do REGO

IL EXISTE MILLE MANIERES DE MENTIR, MAIS UNE SEULE DE DIRE LA VERITE.

Le Mensonge peut courir un an, la vérité le rattrape en un jour, dit le sage Haoussa .

Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, les histoires de chasse continueront de glorifier le chasseur.










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Saturday, August 13, 2011

Révolte au Royaume-Uni


jeudi 11 août 2011


Pluie et déploiement policier aidant, et en dépit de tensions persistantes, la nuit dernière a été calme au Royaume-Uni. Déclenchées le 6 août, lorsqu’un homme a été tué par la police, les émeutes, qui ont essentiellement touché Londres, Birmingham, Liverpool et Manchester, ont depuis fait au moins quatre morts et un blessé grave. Lors d’une allocution, hier, le premier ministre David Cameron a affirmé que la police disposerait de « toutes les ressources dont elle a besoin » et serait autorisée à recourir à« toute tactique qu’elle juge nécessaire ».
« Il est évident que certaines choses vont très mal dans notre société », a concédé M. Cameron, dont le gouvernement a mis en place depuis son arrivée au pouvoir, en mai 2010 – grâce à une alliance entre conservateurs et libéraux-démocrates –, un plan d’austérité sans précédent. Le creusement des inégalités qui en résulte avait donné lieu au cours des derniers mois à des protestations qui, bien que d’une nature différente de celles observées ces derniers jours, avaient surpris par leur ampleur, dans un pays où la politique menée par Mme Margaret Thatcher (1979-1990) semblait avoir éradiqué toute velléité contestatrice.

Dans « Le Monde diplomatique » :

  • « Le mouvement social britannique sort de sa léthargie »
    par Tony Wood, juin 2011.
    Outre le renforcement du Parti national écossais au sein du Parlement de Holyrood, le rendez-vous électoral du 5 mai 2011 a été marqué par une sévère sanction infligée aux libéraux-démocrates : une large majorité de la population critique l’alliance nouée avec les conservateurs dans le cadre d’un programme d’austérité d’une rare ampleur.
  • « “Tous dans le même bateau” », juin 2011.
    En 2010, le salaire mensuel moyen des dirigeants des cent plus grandes entreprises cotées à Londres atteignait 312 250 livres (360 000 euros), soit 145 fois le salaire mensuel médian.
  • « Amers lendemains électoraux pour l’université britannique »
    par David Nowell-Smith, mars 2011.
    M. David Cameron avait promis que, pour compenser le retrait de l’Etat, il favoriserait l’avènement d’une communauté de bénévoles : la « Big Society ». Les Britanniques y voient plutôt un camouflage des coupes budgétaires. Lesquelles, sévères, ont commencé. Notamment à l’université.
  • « Les promesses de M. Nicholas Clegg », mars 2011.
    Au cours de la campagne pour les élections générales de mai 2010 en Grande-Bretagne, le candidat libéral-démocrate, M. Nicholas Clegg, dénonçait les « promesses non tenues »...
  • « Vivre riche dans une ville de pauvres »
    par Julien Brygo, août 2010.
    Dans une Ecosse désindustrialisée, les quartiers riches de Glasgow connaissent une prospérité insolente, tandis que les zones pauvres s’enlisent. La situation rappelle celle du XIXe siècle, quand les nantis pensaient que charité et philanthropie permettraient de perpétuer l’ordre des choses.
  • « A Parkhead, la “société brisée” » (J. B.), août 2010.
    Autour de la maison de M. Jim Doherty s’élèvent les ruines du monde postindustriel, quartiers où les rares boutiques sont bardées de grilles et d’interphones, où la drogue abonde, où les gangs pullulent. A Glasgow, la désindustrialisation menée par le gouvernement de Mme Margaret Thatcher (1979-1990) est un succès.
  • « Décontamination de la marque Tory »
    par Renaud Lambert, juin 2010.
    Les tories nouvellement élus au Royaume-Uni affichent une idéologie rénovée. A travers un discours plus « moderne » sur les questions de société, il s’agit pour eux de se dégager de l’héritage thatchérien. Sans toutefois lui tourner le dos.
  • « Elections britanniques, la fin d’un “modèle” » (R. L.), La valise diplomatique, 3 mai 2010.
    Les élections générales britanniques auront lieu jeudi 6 mai. A l’issue du scrutin, qui vise à élire les membres du Parlement, un nouveau Premier ministre sera désigné. Sa principale mission : sortir le pays de la crise en instaurant un nouveau « modèle économique »… une feuille de route encore inimaginable il y a quelque temps.
  • « La faute aux Britanniques... »
    par Jérôme Tournadre-Plancq, décembre 2009.
    Amaigrir l’Etat, réduire les interventions publiques, combattre la pesanteur des fonctionnements bureaucratiques, telle est la vocation du New Public Management (NPM), un mouvement qui imprègne la plupart des « réformes » entreprises dans les pays occidentaux depuis le début des années 1980, et qui a trouvé ses hérauts les plus zélés au Royaume-Uni.

Sur la Toile :

  • « “Austerity and Anarchy” », sur le blog de la London Review of Books.
    La revue exhume une étude qui fait le lien entre coupes budgétaires et troubles sociaux en Europe entre 1919 et 2009.


Friday, January 14, 2011

Algérie : les raisons d’un soulèvement


En 2010, l’Algérie a connu entre 9 000 à 10 000 émeutes. Et l’année 2011 a commencé par une semaine de violentes manifestations d’ampleur nationale : des jeunes en colère ont pris pour cibles les édifices publics et les commerces privés des« protégés de l’Etat », comme les présente Kamel (1), un jeune de Bab el-Oued. Le 5 janvier, c’est justement de ce quartier de la banlieue d’Alger qu’est partie la révolte, à la suite, toujours d’après notre interlocuteur, de l’agression d’un marchand ambulant dont l’étalage a été renversé par des policiers en civil. Les jeunes de Bab el-Oued ont refusé cette énième provocation, eux qui ont cru vainement que leur sort allait s’améliorer quand les autorités locales leur avaient promis l’octroi d’emplacements légaux sur le marché de la ville. La répression a fait quatre morts et des centaines de blessés.

Loi financière catastrophique

La rapide propagation de ces manifestations à tout le pays a été interprétée comme la conséquence de la flambée des prix de l’huile et du sucre (2). En réalité, le coût de ces deux produits de première nécessité n’est pas le seul à avoir connu une hausse vertigineuse (plus de 20 % entre le 31 décembre 2010 et le 1er janvier 2011). Depuis le vote parlementaire de la Loi de finance complémentaire (LFC), le 21 juillet 2009, le portefeuille du citoyen algérien est soumis à un régime drastique (3). A cela s’ajoutent les multiples pénuries comme, ce dernier mois, celles du lait et de la farine.
La LFC 2009 prône le « patriotisme économique » et compte donner la chasse aux « fraudeurs ». L’Etat algérien entend ainsi occuper le terrain qu’il a abandonné depuis plus de vingt ans, ce qui a permis l’explosion du marché informel – qui représente, selon El Watan, 40 % de l’économie du pays. Mais il est passé en force, sans consulter aucun des acteurs économiques et sociaux, et n’a proposé aucune amélioration structurelle pour faciliter la réalisation de son projet. Rappelant qu’en Algérie « le monde du travail n’accapare pas plus de 20 % du PIB [alors que] le pouvoir et ses clientèles s’en attribuent 80 % sans créer de richesses »,M. Athmane Mazouz, chef du groupe parlementaire du Rassemblement pour la Culture et la Démocratie (RCD), a voté contre cette loi, car, selon lui, elle ne repose « sur aucune vision à même d’offrir une perspective de développement national ».
Les dirigeants algériens ont oublié que l’Etat avait encouragé le marché informel dans les années 1990 pour résister aux pressions du Fond monétaire international (FMI), ou, dans le cas du marché de l’alcool, pour résister aux islamistes. Le président Abdelaziz Bouteflika et son premier ministre Ahmed Ouyahia ont donc mis en place une batterie de lois pour assurer la traçabilité des transactions financières des importateurs et des commerçants algériens, afin de les imposer. Interrogé sur les effets de cette loi, un « négociant de café vert travaillant avec l’Algérie depuis 1996 »dénonce une « gestion des importations archaïque » assortie d’une« manne pour les banques »  ; pour lui, trop de documents et de garanties sont exigés, avec un coût supplémentaire allant de 500 à 1 000 dollars par dossier… A ses yeux, l’augmentation des prix que connaît actuellement l’Algérie n’est qu’un début, car de moins en moins d’exportateurs veulent travailler avec le pays, ce qui va provoquer une raréfaction des produits. « Il y a trop de risques financiers, le CREDOC (4) n’est plus utilisé nulle part ailleurs dans le monde, et la marchandise peut vous être renvoyée pour un simple problème d’étiquetage en arabe. »

Un petit pansement et on recommence

Face à la colère des Algériens, MM. Abdelaziz Bouteflika et Ahmed Ouyahia ne se sont pas encore exprimés publiquement. Cependant, une réunion interministérielle s’est tenue trois jours après le début des manifestations pour décider de l’annulation des taxes et des droits de douane sur les huiles et le sucre roux jusqu’au 31 août prochain (5). L’exécutif pose donc un pansement sur le front d’un corps social enfiévré… « On avait espéré que la rue soit écoutée, au lieu de cela 1200 jeunes ont déjà été arrêtés, déplore Mustapha Bouchachi. Beaucoup d’entre eux ont subi des violences policières et sont incarcérés. » Le président de la Ligue algérienne des droits humains (LADDH) craint que les manifestations de ce début d’année ne se reproduisent ; selon lui, le pouvoir doit lever l’état d’urgence instauré en 1992, dont le maintien « ne vise plus les intégristes mais la société civile ».
Au moment où les étudiants, les syndicats et les partis d’opposition s’organisent pour poursuivre le mouvement de manière pacifique, les autorités publiques sont accusées d’empêcher l’accès au réseau social Facebook. A une société assoiffée de liberté, l’Etat n’a que des verrous à offrir…
Ali Chibani
(1) Le prénom a été changé.
(2) Certains politiques, le ministre de l’intérieur Daho Ould Kablia en tête, ont accusé les « lobbies » industriels mécontentés par la Loi de finance complémentaire de 2009. D’autres sources politiques et syndicales nous ont aussi parlé de probables règlements de comptes entre les clans militaires composés de pro et d’anti-Bouteflika.
(3) Ainsi, la hausse des prix à la consommation entre octobre et novembre 2010 a atteint 0,8 % à Alger.
(4) Le Crédit documentaire est l’une des contraintes mises en place par la LFC 2009.
(5) Avec une réserve de change estimée à 155 milliards de dollars, l’Etat algérien estime pouvoir résoudre tous les conflits sociaux par de petites augmentations de salaire sectorielles ou par des décisions « exceptionnelles et limitées » comme les détaxations.


  • « Urbanisme, une autre bataille d’Alger »
    par Allan Popelard et Paul Vannier, décembre 2010.
    Comment comprendre une ville lorsqu’on y déambule ? Entre la Casbah abandonnée et les cités-dortoirs de la périphérie, le destin d’Alger la Blanche traduit le délitement du « pacte » national noué au moment de l’indépendance.
  • « Jours tranquilles en Algérie »
    par Jean-Pierre Séréni, février 2010.
    Dans le pays convalescent, la vie sociale renaît. A Tlemcen, ville distante de 500 kilomètres d’Alger, et ancienne capitale du Maghreb central, le boom de l’immobilier et les grands travaux côtoient le chômage et le marché noir.
  • « Luttes d’influence autour de la Sonatrach »
    par Ahmed Djezairi, La valise diplomatique, 19 janvier 2010.
    Le président-directeur général de la Sonatrach — la plus grande entreprise algérienne, un monopole public qui gère les hydrocarbures et le gaz dans le pays —, a été placé sous contrôle judiciaire le 18 janvier. « Simple » histoire de malversations financières ou affaire politique ?
  • « Le “non-Maghreb” coûte cher au Maghreb »
    par Francis Ghiles, janvier 2010.
    Le conflit du Sahara occidental représente toujours l’un des obstacles majeurs à une coopération entre le Maroc et l’Algérie, freinant les échanges régionaux qui pourraient se développer avec la Tunisie. Une collaboration politique et économique aiderait pourtant à résoudre bien des problèmes de la rive sud de la Méditerranée.
  • « Algérie : l’opposition étouffée avant les élections »
    par Ali Chibani, La valise diplomatique, 7 avril 2009.
    En avril 2009 se tenait une élection présidentielle gagnée avant d’avoir lieu par Abdelaziz Bouteflika. Le président sortant-rentrant était soutenu par une myriade de partis, d’associations et de syndicats officiels hantés par le spectre de l’abstention.
  • « L’Algérie ne croit plus aux promesses » (A. C.), février 2009.
    M. Bouteflika vient de réformer la Constitution pour supprimer la limitation des mandats présidentiels. Il compte se présenter pour la troisième fois en avril 2009, malgré l’aveu de l’« échec » de sa politique. Symptômes du climat de mécontentement, les émeutes se sont multipliées ces dernières années.
  • « Des footballeurs entre Paris et Alger »
    par Dominique Le Guilledoux, août 2008.
    Guerre d’Algérie, immigration, malaise des banlieues, psychose de l’après-11-Septembre : depuis cinquante ans, le football a reflété chaque étape d’une histoire toujours à vif.
  • « Sans valise ni cercueil, les pieds-noirs restés en Algérie »
    par Aurel et Pierre Daum, mai 2008.
    Depuis 45 ans, les rapatriés ont toujours soutenu l’idée qu’ils avaient été « obligés » de quitter l’Algérie au moment de l’indépendance, menacés physiquement par les « Arabes ». Pourtant, à la fin de la guerre, 200 000 ont décidé de demeurer dans le nouvel Etat. Témoignages.
  • « Les régimes arabes modernisent... l’autoritarisme »
    par Hicham Ben Abdallah El Alaoui, avril 2008.
    Depuis la première guerre du Golfe, les pays arabes ont connu une succession de bouleversements qui, partout ailleurs, auraient déstabilisé bien des pouvoirs. Pourtant, la plupart ont réussi à maintenir des structures archaïques que ni la seconde guerre mondiale ni la décolonisation n’avaient fait disparaître.

Toujours disponible

  •  « Le Maghreb colonial »,Manière de voir nº 86, avril-mai 2006.
    La longue histoire de la pénétration française en Afrique du Nord, de la conquête coloniale et des luttes pour l’indépendance.





Monday, January 10, 2011

Le réveil tunisien

Cinq mille personnes ont assisté aux funérailles, le 5 janvier, du jeune Tunisien qui s’était immolé par le feu le 17 décembre à Sidi Bouzid. L’effervescence persiste en Tunisie, notamment dans le centre-ouest (nous reviendrons sur cette situation dans notre édition de février). A l’appel du conseil de l’ordre, les avocats ont fait grève le 6 janvier pour protester contre les mauvais traitements dont ils sont l’objet de la part de la police. Ce mécontentement traduit les nombreux échecs du régime et met en lumière les défis auxquels il est confronté.
Le malaise social qui s’exprime ouvertement en Tunisie est indissociable de la crise économique. 2009 a marqué une rupture profonde : la croissance a réduit ses ambitions de moitié, les exportations industrielles ont fortement reculé, les touristes européens sont restés chez eux, les investisseurs étrangers également. La mauvaise récolte de 2010 n’a rien arrangé. Résultat, l’emploi a souffert : la croissance n’absorbe plus, bon an mal an, que la moitié d’une classe d’âge, contre près des deux tiers avant la crise.
Réélu il y a un an à l’issue d’un pseudo-scrutin présidentiel sans risque ni enjeu, le président Zine el-Abidine Ben Ali — au pouvoir depuis 1987 — doit faire face à quatre défis majeurs. Une dégradation rapide de la situation priverait à terme le régime de son principal produit d’appel vis-à-vis de l’étranger : la stabilité politique et sociale.
LA POLITIQUE. L’exécutif écrase le régime, le président étouffe le modeste jeu des institutions pourtant prévu par la Constitution, le Parlement n’est qu’une chambre d’enregistrement, et la justice est aux ordres. Les quelques mesures prises en 2010 l’ont été pour la galerie, comme, par exemple, les 20 % de sièges réservés à l’opposition, quel que soit son score, dans les conseils municipaux. L’ouverture s’impose d’urgence. Elle pourrait commencer au Parlement et au sein du parti. Les députés, même mal élus, plus au contact de la population et de la province que les hommes du président, doivent retrouver une influence dans la détermination des politiques publiques, avant que se tiennent rapidement des élections plus « propres » et sans exclusive.
Cela passe aussi par une réforme du parti dominant, le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), héritier du Néo-Destour du père de l’indépendance Habib Bourguiba. Actuellement, le président de la République, qui est aussi président du parti, en nomme tous les responsables, du bureau politique aux secrétaires généraux, fédéraux ou de sections. Le rétablissement de l’élection comme mode de désignation de ses dirigeants lui redonnerait vie et offrirait un premier débouché au mécontentement.
L’INFORMATION. Internet, Facebook et les télévisions satellitaires arabes ont mis à mal le contrôle de l’information en place depuis une vingtaine d’années. Le blocage médiatique n’a servi à rien, sinon à exaspérer l’opinion. Le ministre de l’information — que l’on pourrait plutôt définir comme ministre de la propagande —, M. Oussama Romdhani, à la tête du secteur depuis 1996, l’a payé de son poste.
Depuis un an, le pouvoir, percevant l’usure d’une façon de faire totalement obsolète, a pris quelques initiatives étriquées. Ayant fait racheter par son gendre le groupe de presse privé Dar Assabah, en ayant confié la direction à un professionnel reconnu, M. Ben Ali a toléré quelques audaces et un ton nouveau. Avec, bien sûr, une ligne rouge à ne pas franchir – la mise en cause, même légère, du pouvoir. Le 7 juin 2010, le président a ordonné des « rencontres périodiques » télévisées où des ministres dialogueraient avec les « parties concernées ». On promettait des « débats francs et ouverts ». Mais sans journalistes. Depuis la rentrée, quelques ministres s’y sont collés. L’opinion n’a pas vu la différence avec les habituelles émissions de propagande. Il faut à l’évidence changer de cap, libérer la presse et enlever le couvercle. La population, urbaine à 60 % et mieux instruite, le revendique avec force.
LES INÉGALITÉS. Ce n’est pas un hasard si les dernières manifestations sont parties du gouvernorat de Sidi Bouzid, une région de l’intérieur enclavée et rurale. Le développement économique de ces vingt dernières années a profité d’abord aux zones côtières où se concentrent le tourisme, l’immobilier et les industries. La politique volontariste mise en place à partir des années 2000 n’a pas corrigé le mouvement, même si les efforts récents ont commencé ici ou là à porter leurs fruits, comme à Kairouan. L’intérieur, plus pauvre dans l’ensemble, continue à se sentir victime d’une discrimination sur le plan de l’emploi en faveur du Sahel et de la capitale, Tunis, dont sont issues les élites dans leur majorité.
A l’inégalité régionale s’ajoute l’inégalité sociale. Les 10 % les plus riches de la population perçoivent le tiers des revenus, les 30 % les plus pauvres doivent se contenter de moins de 10 % du PIB…
La fiscalité aggrave ces disparités au lieu de les corriger. Consommateurs et salariés supportent l’essentiel de l’impôt. Commerçants et entreprises y échappent largement. Le candidat Ben Ali avait promis dans son programme électoral de s’attaquer à l’un des abus criants de la fiscalité : l’impôt forfaitaire empêche d’imposer 350 000 contribuables qui contrôlent pourtant le tiers du PIB du pays. La loi de finances 2011, qui vient d’être adoptée, a oublié les promesses du candidat.
LA « FAMILLE ». M. Ben Ali est à la tête d’une famille envahissante, qui contrôle une bonne partie des conglomérats industrialo-financiers du pays. Ses filles ont épousé quatre des plus riches héritiers du pays. Sa deuxième épouse, Leïla, symbolise aux yeux de l’opinion la rapacité de la famille. Elle a fait fermer par le fisc une école privée, implantée de longue date, qui faisait de l‘ombre à celle qu’elle voulait ouvrir. Son frère, Belhacen Trabelsi, marié à la fille du patron des patrons tunisiens, a pris le contrôle d’une banque privée grâce à l’intervention en sa faveur du gouverneur de la Banque centrale — qui a laissé sa réputation dans l’affaire.
Faire disparaître Mme Ben Ali de la une des journaux, où chaque jour elle parade, ne suffira pas à faire disparaître la suspicion. Le retrait de la « famille » des affaires et de la politique est un préalable. Son hostilité à toute concession politique ou sociale, la mauvaise santé du président, âgé de 75 ans, font craindre qu’elle ne cherche à s’imposer dans la succession qui s’annonce.
Jean-Pierre Séréni


  • « Un propagandiste intéressé du régime tunisien », par Alain Gresh, Nouvelles d’Orient, 23 octobre 2009.
    Habitué des plateaux de télévision français, se présentant comme un démocrate, Antoine Sfeir, le directeur des Cahiers de l’Orient, affiche un soutien sans failles à la Tunisie. Selon lui, « le pays progresse régulièrement depuis l’arrivée au pouvoir de Ben Ali ».
  • « Tunisie : jugements iniques à Gafsa », par Karine Gantin, La valise diplomatique, 12 janvier 2009.
    Retour sur le procès des leaders du mouvement social majeur qui s’est déroulé en Tunisie, au premier semestre 2008, dans la région de Gafsa. Parmi les accusés, des syndicalistes enseignants, poursuivis pour constitution d’une entente criminelle et de participation à une rébellion…
  • « Révolte du “peuple des mines” », par Karine Gantin et Omeyya Seddik, juillet 2008.
    En arrêtant en juin 2008 plusieurs dirigeants du mouvement de protestation qui touche la ville de Redeyef, en conduisant des interrogatoires musclés, le pouvoir tunisien tente de mettre fin à une mobilisation qui a regroupé depuis le mois de janvier toute la population du bassin minier de Gafsa.
  • « La longue descente aux enfers de la Tunisie » par Kamel Labidi, mars 2006.
    La Tunisie a célébré en 2006 le cinquantième anniversaire de son indépendance, marquée par une dictature implacable. Eclairage sur un pays totalement vérouillé, gangréné par la corruption et placé sous la férule du président Zine El-Abidine Ben Ali depuis 1987.
  • « Mascarade électorale en Tunisie » (K. L.), octobre 2004.
    Candidat à sa propre succession aux élections de 2004, M. Ben Ali n’a pu se présenter pour un quatrième mandat que grâce une révision constitutionnelle largement contestée. Malgré un pluralisme de façade, la répression impose le silence à l’opposition dite « démocratique », que, par ailleurs, son éloignement de la société et sa désunion affaiblissent.

Wikio

Thursday, September 16, 2010

Mapuches, les Chiliens dont on ne parle pas

Ils sont chiliens. Ils sont une trentaine. Ils sont privés de liberté et en danger de mort, mais ce ne sont pas les mineurs bloqués dans une mine du nord du Chili dont les médias relatent le calvaire. Ce sont les « PPM » – les « prisonniers politiques mapuches », tels qu’ils se définissent eux-mêmes –, en grève de la faim depuis le 12 juillet dans les pénitenciers du sud du pays.
Le Chili renâcle à reconnaître sa composition multiculturelle et laisse peu d’espace d’expression à ses huit peuples autochtones. La convention 169 de l’Organisation internationale du travail (OIT), seul accord international relatif aux peuples indigènes, n’est entrée en vigueur qu’en septembre 2009. Le fait que Mme Michèle Bachelet, présidente du pays de 2006 à 2010, ait tenu cet engagement de campagne, ne peut occulter qu’elle en a oublié un autre : celui de ne plus appliquer la législation antiterroriste aux militants mapuches. A la veille de trois procès les concernant, les PPM ont lancé le plus important mouvement collectif de grève de la faim que ce pays ait connu. Ils dénoncent l’acharnement des autorités à qualifier de « terroristes (1 » des pratiques communes au reste du continent — occupations de propriétés d’entreprises ou de grands propriétaires par des groupes ethniques paupérisés (2).
Du zapatisme mexicain à l’indigénisme de M. Evo Morales en Bolivie, depuis les années 1990, les revendications des peuples autochtones gagnent du terrain dans toute l’Amérique latine. Reconnaissance, dignité et volonté de s’émanciper sont les points communs à toutes ces luttes qui privilégient une relation à la « terre-mère » inconcevable pour la pensée libérale. Cette philosophie, partagée par les « mapu-che » (« gens de la terre »), s’oppose souvent aux intérêts économiques des classes dirigeantes. C’est le cas au Chili.
La première grande bataille débute au tournant du millénaire. Dans la région du Haut Bio-bio, au cœur des Andes chiliennes, des Pehuenches (Mapuches de la Cordillère) contestent la construction du barrage hydroélectrique El Ralco par la compagnie espagnole ENDESA. Durant des années, Mmes Nicolasa et Berta Quintremán vont tenir tête à un mastodonte de la globalisation et au gouvernement chilien pour sauver leur territoire. Le combat des sœurs Quintremán a un retentissement national et international. Malgré le soutien de nombreux secteurs de la « société civile », les communautés Pehuenches ne parviennent pas à arrêter le projet. Elles obtiendront un dédommagement.
Cette lutte réveille le sentiment d’injustice au sein des communautés confrontées à la voracité de grands propriétaires, d’entreprises forestières ou d’industriels de la salmoniculture. Dans le sillon des deux « anciennes », les jeunes, victimes de discriminations quotidiennes, se mobilisent… de façonpacifique (3).
Pour enrayer cette menace, l’oligarchie chilienne sort casques, boucliers et matraques : la violence se fait étatique, à la hauteur des intérêts financiers en jeu. Elle profite d’un arsenal législatif qui provient directement de la dictature… et qui fut réactivé par la Concertation (coalition de centre-gauche qui s’installe au Palais de la Moneda, le palais présidentiel chilien, de 1989 à l’élection de M. Sebastián Piñera, en décembre 2009). Alors que certains de ses membres avaient fait les frais de cette législation anti-terroriste instaurée sous Pinochet, la coalition fait usage des mêmes lois pour bâillonner les populations indigènes, au grand dam des défenseurs des droits humains (4).
Depuis des années, ces derniers dénoncent des lois d’exceptions qui valident des détentions préventives à rallonge, le recours à des témoins « sans visages », anonymes, payés par la police pour dénoncer les militants les plus actifs, et qui condamnent à de lourdes peines des Mapuches accusés de banals incendies de véhicules. Ces protestations ont été relayées par l’Organisation des Nations unies (ONU). En 2007, le Comité des droits de l’homme, puis, en 2009, le rapporteur spécial sur la situation des droits et des libertés des autochtones, M. James Anaya (5), ont dénoncé les politiques de discrimination raciale en vigueur.
Mais l’impasse est d’autant plus avérée que, sur le plan politique, les Mapuches se heurtent au blocage des élites de Santiago, lesquelles verrouillent tous les chemins débouchant sur un espace de décision. L’arrivée au pouvoir d’une droite sans complexe, alliée aux barons de « l’ère Pinochet », ne pacifie pas la situation.
M. Piñera, le « Berlusconi chilien », ne se préoccupe pas plus du sort du peuple mapuche que ses prédécesseurs. En témoignent les suites du violent tremblement de terre de décembre 2009, dont l’épicentre se situe à la limite nord du pays mapuche. Alors que les communautés côtières ont été ravagées par les tsunamis postérieurs à la secousse tellurique, l’Observatoire citoyen (6), une organisation non gouvernementale (ONG) basée dans la ville de Temuco, observe qu’elles figurent au nombre des grands oubliés de la reconstruction.
Parallèlement, le gouvernement Piñera intensifie la répression. Les descentes musclées de bataillons de carabineros se multiplient dans les communautés. Depuis 2002, trois jeunes militants ont été tués par la police. Les arrestations sont légions et les autorités évoquent une « internationale du terrorisme » : le mouvement mapuche se voit mis sur le même plan que la guérilla colombienne.
De tout ceci, les grands médias – proches du pouvoir économique – ne parlent pas. Ni de la grève de la faim des militants mapuche. Seuls certains sites Internet (7) acquis à la cause mapuche relaient leurs témoignages et revendications.
Les semaines passant, la volonté des détenus ne faiblit pas. Leur santé, si. Des organisations reconnues ont fait part de leur inquiétude. Amnesty International a dénoncé le recours à la force pour nourrir les détenus : M. Piñera n’eut d’autre choix que de réagir.
Il appelle désormais à la « réouverture » d’un dialogue qui n’a jamais été engagé. Il promet une réforme imprécise des vestiges de la dictature. Les prisonniers, eux, souhaitent l’abrogation de la loi antiterroristes. Ils ont été rejoints, début septembre, par deux autres prisonniers. Tous se souviennent qu’en 2008, la Chepa (8) (« la lionne »), militante mapuche, avait jeûné 112 jours avant d’obtenir quelque avancée.
Alain Devalpo
Journaliste, auteur de Voyage au pays des Mapuches, Cartouche, Paris, 2007.
(2) Voir le photoreportage de Fred Jacquemot et Alain Devalpo, « Résistance mapuche ».
(3) Lire Alain Devalpo, « Opposition pacifique des Mapuches chiliens », Le Monde diplomatique, février 2006.
(4) « Chile : Terror Law Violates Due Process for Mapuche », Human Rights Watch (HRW), 27 octobre 2004.
(5) « Informe del Relator Especial sobre la situación de los derechos humanos y las libertades fundamentales de los indígenas, James Anaya » (PDF), Assemblée générale des Nations Unies, Conseil des droits de l’homme, 5 octobre 2009.
(7) Voir le site Mapuexpress.
(8) Lire « Portraits de femmes mapuches, prisonnières politiques », Réseau d’information et de soutien au peuple mapuche, décembre 2003.

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