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Wednesday, January 08, 2014

Le pacte secret d'Israel avec Pretoria


Pendant la seconde guerre mondiale le futur premier ministre John Vorster était enfermé comme sympathisant nazi. Trois décennies plus tard, il était fêté à Jerusalem. Dans la seconde partie de son remarquable rapport spécial, Chris Mc Greal enquête sur l'alliance clandestine entre Israel et le régime d'apartheid, cimenté par le cadeau ultime de l'amitié - la technologie de la bombe A.

South Africa's prime minister John Vorster (second from right) is  feted by Israel's prime minister Yitzhak Rabin (right) and Menachem  Begin (left) and Moshe Dayan during his 1976 visit to Jerusalem.  Photograph: Sa'ar Ya'acov

South Africa's prime minister John Vorster (second from right) is  feted by Israel's prime minister Yitzhak Rabin (right) and Menachem  Begin (left) and Moshe Dayan during his 1976 visit to Jerusalem.  Photograph: Sa'ar Ya'acov

Le premier ministre Sud Africain John Vorster (deuxième ne partant de la droite) est accueilli par le premier ministre Yitzhak Rabin (à droite) et Menachem Begin (à gauche) et Moshe Dayan pendant sa visite de Jerusalem en 1976 . Photographe: Sa'ar Ya'acov


Il y a plusieurs années à Johannesbourg, j'ai rencontré une femme juive dont la mère et la sœur avaient été assassinées à Auschwitz.

Après leurs morts, elle a été forcée d’entrer dans une chambre à gaz, mais par miracle, cette session de meurtres a été annulée. Vera Reitzer a survécu au camp d'extermination, se maria peu après la guerre, et partit pour l'Afrique du Sud.


Reitzer rejoignit le Parti Nationaliste d'Apartheid (PN) au début des années 1950, à l'époque où le nouveau Premier Ministre, DF Malan, introduisait une législation qui rappelait les lois de Nüremberg d'Hitler contre les Juifs : la Loi sur le recensement de population classait les Sud-africains selon leur race, une législation qui interdisait le sexe et le mariage entre personnes de couleur différente, et des lois interdisaient aux Noirs l’accès à de nombreux emplois.


Vera Reitzer ne voyait aucune contradiction, en tant que survivante de l'Holocauste, d'adhérer à un système qui rappelait de manière troublante par sa philosophie sous-jacente, sans parler de l'ampleur de ses crimes, celui auquel elle avait survécu.


Elle défendait énergiquement l'Apartheid en tant que rempart nécessaire contre la domination des Noirs et le communisme qui engloutissait sa Yougoslavie d'origine.


Reitzer insinue qu’elle pensait que les Africains étaient inférieurs aux autres êtres humains, et ne devaient pas être traités en tant qu'égaux. Je lui ai demandé si Hitler n'avait pas dit la même chose à son sujet en tant que Juive. Elle a demandé à mettre fin à la conversation.


Reitzer n’était pas la seule parmi les Juifs Sud Africains à montrer ouvertement son enthousiasme pour l’Apartheid et leur appartenance au PN (Parti Nationaliste). Mais elle était un membre accepté de la communauté Juive à Johannesburg, travaillant pour l’Association des Survivants de l’Holocauste, alors que les Juifs qui combattaient le système d’apartheid étaient fréquemment exclus de leur propre communauté.


De nombreux Israéliens s'offusquent des suggestions que leur pays, né sur les cendres du génocide et construit sur des idéaux Juifs, puisse être comparé à un régime raciste.


Pourtant, pendant des années, la majorité des Juifs d'Afrique du Sud n'a pas combattu le système d’apartheid, mais en a bénéficié et a prospéré sous sa protection, même si une partie d'entre eux figurait à la tête des mouvements de libération.


A la même époque, les gouvernements israéliens se sont aussi abstenus des critiques envers un régime dont les dirigeants avaient été à l'époque des admirateurs d’Adolf Hitler.


Pendant les trois décennies après sa création, l'auto-proclamée "pureté des armes" d'Israel – qui décrit la supériorité morale de ses soldats- a été secrètement sacrifiée, alors que le destin de l’Etat Juif devenait si étroitement imbriqué avec l’Afrique du Sud que l'establishment de la sécurité israélienne finit par croire que cette relation sauverait l'Etat Juif.


L’antisémitisme Afrikaner


L’Apartheid recherchait à séparer tous les aspects de la vie, du travail à la chambre à coucher, bien que, dans la pratique, les Blancs dépendaient des Noirs en tant que main-d’œuvre et domestiques.


La ségrégation évolua en "développement séparé" et en "bantoustans", les cinq foyers nominalement indépendants, où des millions de Noirs étaient entassés sous l'autorité de despotes à la solde de Pretoria.


Lorsque le gouvernement du parti Nationaliste est arrivé pour la première fois au pouvoir à Pretoria en 1948, les Juifs d'Afrique-Sud - dont la majeure partie était des descendants des réfugiés des pogroms du 19ème siècle en Lituanie et en Lettonie - avaient raison d'être inquiets.


Une décennie avant que Malan devienne le premier Premier Ministre de l'ère de l'Apartheid, il dirigeait l’opposition aux réfugiés Juifs de l'Allemagne Nazie qui venaient en Afrique du Sud.


En lançant une législation destinée à bloquer l'immigration, Malan déclarait au parlement en 1937 : "On m'a reproché que je discriminais les Juifs en tant que juifs. Maintenant laissez-moi vous dire franchement que je l'admets."


L'antisémitisme Sud-Africain s’est développé avec l'ascension de l'influence des Juifs dans les années 1860, pendant la ruée vers les mines de diamant du Kimberly.


Au début du 20ème siècle, un correspondant du Manchester Guardian, JA Hobson, reflétait l'opinion que la guerre des Boers avait été menée dans l’intérêt "d’un petit groupe de financiers internationaux, principalement d’origine allemande et de race juive".


Cinquante ans après, le cabinet de Malan voyait toujours des conspirations semblables. Hendrik Verwoerd, rédacteur d’un journal violemment antisémite, Die Transvaler, et futur auteur du "Grand apartheid", accusait les Juifs de contrôler l’économie.


Avant la seconde guerre mondiale, une sociétée secrète Afrikaner, la Broederbond -dont Malan et Verwoerd étaient membres- entra en relation avec les Nazis.


Un autre membre de la Broederbond et futur Premier Ministre, John Vorster, fut interné dans un camp prison par le gouvernement de Jan Smuts lors de la guerre pour sympathies Nazies et ses liens la milice fasciste des "Chemises Grises".


Don Krausz, président de l’Association des Survivants de l’Holocauste de Johannesburg, est arrivé en Afrique du Sud un an après la guerre, ayant survécu aux camps d'Hitler de Ravensbrück et Sachsenhausen mais pas une grande partie de sa famille.


"Les Nationalistes avaient une plateforme fortement antisémite avant 1948. La presse Afrikaans était méchamment anti-juive, encore plus que l'était le Stürmer en Allemagne sous Hitler. Les Juifs étaient très menacés par les Afrikaners. Les Afrikaners soutenaient Hitler." dit-il. "Ma femme vient de Potchefstroom, (dans ce qui était alors le Transvaal).


Les Chemises Grises de la ville avaient fait sauter toutes les boutiques juives. Dans les communautés à prédominance Afrikaner, les Juifs étaient opprimés. Maintenant les mêmes types arrivent au pouvoir en 1948 ... Les Juifs avaient très peur. Il y avait des ministres du conseil qui avaient soutenu ouvertement les Nazis.".


Helen Suzman, une Juive laïque, fut pendant de nombreuses années la seule voix anti-apartheid au parlement. "Ils ne craignaient pas un nouvel Holocauste, mais ils redoutaient l’adoption de lois de type Nüremberg, le genre de lois qui empêcheraient les gens d'exercer leurs professions. Le nouveau gouvernement avait indiqué clairement que la différentiation de race allait être intensifiée, et les Juifs ne savaient pas où seraient leur place dans tout ça", raconte-t-elle.


De nombreux Juifs Sud-Africains furent rapidement rassurés parce que s'il y avait effectivement des lois du type Nuremberg, ils ne seraient pas les victimes. Le régime d’apartheid avait un problème démographique et il ne pouvait pas se payer le luxe d'isoler une partie de la population blanche, même si elle était juive.


En quelques années, beaucoup de Juifs Sud-Africains en vinrent non seulement à se sentir en sécurité dans le nouveau système mais à s'y sentir bien. Certains trouvaient des échos de la lutte d'Israel dans la renaissance du nationalisme Afrikaner


Beaucoup d’Afrikaners voyaient la victoire électorale du Parti Nationaliste comme une libération d’un ordre britannique âprement détesté. Les camps de concentration Britanniques en Afrique du Sud n'avaient ni l'ampleur ni l'intention de la guerre d'Hitler contre les Juifs, mais la mort de 25.000 femmes et enfants de faim et de maladies était profondémment enracinée dans le nationalisme Afrikaner, de la même façon que la mémoire de l'Holocauste est maintenant centrale à la perception d'Israel de lui-même.


Le régime Blanc disait que la leçon pour les Afrikaners étaient de défendre leurs intérêts, ou faire face à la destruction.


"Ce que les Natifs essayaient de faire, c'était de protéger les Afrikaners," dit Krausz.


"Particulièrement après ce qui leur a été fait pendant la guerre des Boers, où les Afrikaners avaient été réduits presque à l'état de mendiants à leur retour de la guerre, que ce soit du champ de bataille ou d'une certaine sorte de camp de concentration. Ils l'ont fait pour protéger l'Afrikaner, sa prédominance après 1948, sa culture."


Et puis il y avait Dieu. L’Eglise Réformée Hollandaise tira des justifications à l’apartheid dans l’Ancien Testament et dans l’histoire Afrikaner, et se saisit de la victoire sur les Zoulous lors de la bataille de Blood River comme une confirmation que le Tout-Puissant était du côté de l’homme blanc.


"Les Israéliens prétendent qu’ils sont le peuple élu, les élus de Dieu, et ils trouvent une justification biblique à leur racisme et à leur exclusivisme sioniste", dit Ronnie Kasrils, ministre des Renseignements d'Afrique du Sud, et co-auteur juif d'une pétition qui a circulé parmi les Juifs d’Afrique du Sud pour protester contre l’occupation Israélienne des territoires Palestiniens.


"C'est exactement comme les Afrikaners de l’apartheid d'Afrique du Sud qui avaient également une notion biblique, que la terre était leur droit donné par Dieu.

Tout comme les sionistes qui affirmaient que la Palestine dans les années 1940 était une terre sans peuple pour un peuple sans terre, les colons Afrikaners répandaient le mythe qu’il n’y avait pas de peuple noir en Afrique du Sud quand ils l'ont colonisé pour la première fois au 17ème siècle. Ils ont conquis par la force des armes et la terreur et la provocation d'une série de guerres coloniales sanglantes de conquête."


L’antisémitisme a persisté, mais après quelques années des Nationalistes au pouvoir en 1948, de nombreux Juifs d’Afrique du Sud se sentaient des objectifs communs avec le reste de la communauté Blanche.


"Nous étions des Blancs, et même si les Afrikaners n’étaient pas nos amis, ils étaient Blancs eux aussi." reconnaît Krausz.

"Les Juifs d’Afrique du Sud se tenaient aux côtés des Afrikaners, non pas par sympathie, mais par notre crainte commune des Noirs.

Je suis arrivé dans ce pays en 1946, tout ce que vous entendiez des Juifs, c'était : ‘les Noirs ceci, les Noirs cela’.

Moi, je leur disais ‘Vous savez, j’entendais exactement la même chose des Nazis à votre sujet'. Les Loirs étaient comparables aux Lois de Nuremberg. Des entrées séparées, 'Réservé aux Blancs' ici, 'Interdit aux Juifs' là-bas."


Pendant des décennies, la Fédération Sioniste et le Jewish Board of Deputies en Afrique du Sud encensaient des hommes tels que Percy Yutar, qui a poursuivi Nelson Mandela pour sabotage et conspiration contre l'Etat et qui l'a envoyé en prison à vie (en fait, il y a passé 27 Yutar est devenu Procureur Général de l’Etat Libre d’Orange, puis du Transvaal.

Il fut également élu président de la plus grande synagogue orthodoxe de Johannesbourg.


Certains leaders Juifs disait de lui qu'il était un "crédit à la communauté' et un symbole de la contribution des Juifs à l’Afrique du Sud.


"L’image des Juifs était celle de Helen Suzman", dit Alon Liel, un ancien ambassadeur israélien à Prétoria.


"Je pense que la majorité des Juifs n’aimaient pas ce que l’apartheid faisait aux Noirs, mais ils appréciaient les fruits du système et pensaient peut-être que c’était la seule manière de diriger un pays comme l'Afrique du Sud."


L’establishment Juif évita toute confrontation avec le gouvernement. La politique déclarée du Board of Deputies était la "neutralité", pour ne pas "mettre en danger" la population Juive. Les Juifs qui voyaient le silence comme une collaboration avec l’oppression raciale et qui faisaient quelque chose pour cela en dehors du système politique traditionnel, étaient évités.


"Ils ont été la plupart du temps très fortement désapprouvés parce qu'on pensait qu'ils mettaient la communauté en danger." Dit Suzman.

"Le Board of Deputies disait toujours que chaque Juif pouvait exercer sa liberté de choisir son parti politique, mais en ayant à l'esprit ce qu'il faisait pour la communauté. En général, les Juifs faisaient partie de la communauté Blanche privilégiée et qui menaient beaucoup de juifs à dire : "Ne coulons pas le bateau".




Des objectif communs


Israël critiquait ouvertement l’apartheid dans les années 1950 et 1960, alors qu'il construisait des alliances avec des gouvernements africains post-coloniaux.


Mais la plupart des Etats africains rompirent leurs liens après la guerre de Kippour de 1973, et le gouvernement à Jérusalem commença à avoir une opinion plus bienveillante pour le régime isolé de Prétoria.


La relation changea si profondémment que, en 1976, Israël invita le Premier ministre Sud-Africain, John Vorster – un ancien sympathisant Nazi et un commandant de la Ossewabrandwag fasciste qui se tenait aux côtés d'Hitler – à faire une visite d'Etat.


Sans mentionner l'internement pendant la guerre de Vorster pour son soutien à l'Allemagne, le Premier Ministre, Yitzhak Rabin, loua le premier ministre sud-africain comme force pour la liberté et n'a fait aucune mention sur le passé de Vorster pendant la visite au mémorial de Jérusalem dédié aux six millions de Juifs assassinés par les Nazis.


Au banquet d’Etat, Rabin porta un toast "aux idées partagées par Israël et l’Afrique du Sud : l’espoir en la justice, et en une coexistence pacifique". Les deux pays, dit-il, "affrontent une irresponsabilité et une instabilité inspirées par l’étranger".


Vorster, dont l’armée envahissait à l'époque l’Angola, répondit à ses hôtes que l'Afrique du Sud et Israel étaient des victimes des ennemis de la civilisation occidentale.


Quelques mois plus tard, le rapport annuel du gouvernement Sud-Africain caractérisait les deux pays comme étant confrontés au même problème : "Israël et l’Afrique du Sud ont par dessus tout une chose en commun : ils sont tous les deux situés dans un monde à prédominance hostile habité par des gens à la peau sombre."


La visite de Vorster a posé les bases d’une collaboration qui a transformé l’axe Israël-Afrique du Sud en un axe principal de développement d'armes et une force dans le commerce international des armes.


Liel, qui a dirigé le bureau Sud Africain du Ministère israélien des Affaires Etrangères dans les années 1980, dit que l'establishment de la sécurité israélienne était arrivé à la conclusion que l’Etat Juif n’aurait pas survécu sans la relation avec les Afrikaners.


"Nous avons créé l’industrie militaire Sud-Africaine", déclare Liel.

"Ils nous ont aidé à développer toutes sortes de technologie parce qu’ils avaient beaucoup d’argent. Quand nous développions des choses ensemble, nous apportions habituellement le savoir-faire et ils appartaient l'argent. Après 1976, ce fut une véritable histoire d’amour entre les establishments de sécurité des deux pays et leurs armées."


"Nous étions impliqués en Angola, comme conseillers de l’armée sud-africaine. Des officiers Israéliens coopéraient avec l'armée. La relation était très intime."


À côté des usines d'Etat qui transformaient le materiel pour l'Afrique du Sud, il y avait le Kibbutz Beit Alfa, qui développait une industrie rentable en vendant des véhicules anti-émeute utilisés contre les protestataires dans les bidonvilles des Noirs.


Vers le nucléaire


Le plus gros secret de tous était celui du nucléaire. Israël fournissait une expertise et la technologie qui furent cruciales au développement de la bombe nucléaire d'Afrique du Sud. Israël était suffisamment embarrassé concernant ses relations étroites avec un mouvement politique enraciné dans l'idéologie raciale pour cacher sa collaboration militaire.


"Tout ce que je vous dit aujourd’hui était totalement secret", déclare Liel. "Cette information n'était connue que d'un nombre de gens extrèmement limité en dehors de l'establishment de sécurité.


Mais il est aussi arrivé que beaucoup de nos Premiers ministres en faisaient partie, aussi, si vous prenez des gens comme (Shimon) Peres ou Rabin, ils étaient certainement au courant parce qu'ils faisaient partie de l'establishment de sécurité."


"Aux Nations-Unies, nous continuions à dire : ‘en tant que peuple juif qui a souffert de l'Holocauste, c’est intolérable. Mais notre establishment de sécurité continuait à collaborer."


Beaucoup de politiciens l'ont fait aussi. Les villes israéliennes ont trouvé des jumelages en Afrique du Sud, et Israel fut le seul parmi les nations occidentales à permettre au foyer Noir du Bophuthatswana à ouvrir une "ambassade".


Dans les années 1980, Israël et l’Afrique du Sud continuaient chacun à justifier leurs dominations sur d’autres peuples. Ils disaient tous les deux que leurs propres peuples étaient menacés d’anéantissement par des forces extérieures -en Afrique du Sud, par des gouvernements noirs Africains et le communisme ; en Israël, par les Etats arabes et l’Islam.


Mais ils ont tous les deux par la suite du faire face à des soulèvements populaires - Soweto en 1976, l'intifada palestinien en 1987 – qui étaient internes, spontanés et changeaient radicalement la nature des conflits.


"Il y a des choses que nous, Sud-Africains, reconnaissons dans la lutte des Palestiniens pour leur auto-détermination nationale et les droits humains ". dit Kastrils.

"Ceux qui sont réprimés sont démonisés en tant que terroristes pour justifier des violations de leurs droits encore plus grandes. Nous arrivons à l'absurdité que les victimes sont blâmées de la violence exercées contre eux. L'Apartheid et Israel sont des exemples typiques des états terroristes qui blâment les victimes."


Il y a des différences importantes. Israël a mené trois guerres de survie, et la lutte armée en Afrique du Sud n’a jamais évolué vers des stratégies meurtrières ou des tueries à grande échelle adoptées par des groupes palestiniens ces dernières années.


Mais, depuis les années 1980, la supériorité écrasante de la puissance militaire israélienne, la baisse de la menace de ses voisins, et le déplacement du conflit dans les rues palestiniennes ont érodé la sympathie dont Israël bénéficiait autrefois à l'étranger.


L’Afrique du Sud Blanche et Israël se définissaient eux-mêmes comme des enclaves de civilisation démocratique aux avant-postes pour défendre les valeurs occidentales. Les deux gouvernement ont également souvent demandé à être jugés sur les standards de leurs voisins tout en prétendant protéger le monde libre de ces derniers.


"Les Blancs (en Afrique du Sud) ont toujours vu leur destin d'une certaine façon liée au destin des Israéliens parce que les Israéliens étaient une minorité blanche entourée de 200 millions de Musulmans fanatiques aidés par le communisme." dit Liel.


"En outre, il y avait cette analyse qui disait qu'Israel est une île occidentale civilisée au milieu de ces 200 millions d'Arabes barbares et c'est pareil que les Afrikaners; cinq millions d'Afrikaners entourés par des centaines de millions de Noirs qui sont également aidés par le communisme."


Quand Israel a finalement commence à prendre des distances avec le regime d'Apartheid avec l'augmentation de la pression internationale sur le gouvernement Afrikaner, Liel dit que l'establishment de sécurité d'Israel a rechigné.


"Quand nous sommes arrivés à la croisée des chemins dans les années 1986-87, lorsque le ministère des Affaires étrangères a déclaré de soutenir les Noirs au lieu des Blancs, l’establishment de la sécurité a dit : ‘Vous êtes fous, c’est suicidaire’. Ils disaient que nous n'aurions jamais eu d’industries militaires ni aéronautiques si nous n'avions pas eu l’Afrique du Sud comme principal client depuis le milieu des années 1970 ; Ils ont sauvé Israël. D'une certaine façon, c’est probablement vrai." Dit-il Liel.



Oublier le passé


Shimon Peres était ministre israélien de la Défense à l'époque de la visite de Vorster à Jérusalem et deux fois Premier Ministre pendant les années 1980 quand Israel était le plus proche du gouvernement d'apartheid.


Il détourne les questions sur la moralité des liens avec le régime Blanc. "Je ne regarde jamais en arrière. Dès lors que je ne peux pas changer le passé, pourquoi m’en préoccuperais-je ?",dit-il.


En insistant pour savoir s’il n'avait jamais de doutes sur le fait de soutenir un gouvernement qui était à l’antithèse de ce qu'Israël disait représenter, Peres répondit que son pays luttait pour sa survie.


"Chaque décision n'est pas entre deux situations parfaites. Chaque choix que l’on fait est entre deux alternatives imparfaites. A cette époque, le mouvement Noir d’Afrique du Sud était avec Arafat, contre nous. En fait, nous n’avions pas beaucoup de choix. Mais nous n’avons jamais cessé de dénoncer l’apartheid. On n’a jamais été d’accord avec cela".


Et un homme comme Vorster ? "Je ne le mettrais pas sur une liste des plus grands hommes de notre époque".


Le directeur général adjoint du ministère israélien des Affaires étrangères, Gideon Meir, dit que bien qu'il n’avait pas de connaissance détaillée de la relation d'Israël avec le gouvernement d'Apartheid, elle était menée par une seule considération.

"Notre principal problème, c’est la sécurité. Il n’y a aucun autre pays dans le monde dont l’existence même est menacée. Cela existe depuis le premier jour de l’existence de notre Etat jusqu'à aujourd’hui. Tout cela est une conséquence de la géopolitique d’Israël."


Lorsque l’apartheid s’est effondré, l’establishment juif sud-africain, qui à l'époque encensait Percy Yutar -le procureur qui a emprisonné Mandela – s'empressèrent d'embrasser les Juifs qui étaient à l'avant-garde du combat contre l’apartheid, commeJoe Slovo, Ronnie Kastrils et Ruth First.


"J’ai reçu des félicitations de la part des organisations Sionistes internationales. Ils prétendaient que c’était mes racines juives qui m'avaient mené." Dit Suzman. Quand j'ai dit que je n’avais pas reçu d’éducation juive, et que j'étais allée dans un couvent qui ne m’avait pas influencée non plus, ils ont dit que j'avais agi instinctivement !"


Pour Kasrils, les embrassades furent de courte durée. "Ils ont passé des années à me dénoncer pour 'avoir mis en danger les juifs et alors soudainement ils prétendent qu'ils ont toujours été à mes côtés dans la lutte. Cela n'a pas duré longtemps. Dès que j'ai commencé à critiquer ce qu'Israel fait en Palestine, ils m'ont encore laissé tomber." dit-il.


Aujourd’hui, le discours de la lutte anti-apartheid a trouvé dans l'établishement Juif un moyen pour défendre Israël.


Le grand rabbin d’Afrique du Sud, Warren Goldstein, a appelé le Sionisme : "un mouvement de libération nationale du peuple Juif" et a évoqué la terminologie de la politique de Prétoria pour améliorer le sort des Noirs "auparavant désavantagés". "Israël est un Etat créé pour protéger les Juifs d’un génocide. Nous étions auparavant désavantagés, et on ne peut pas compter sur la bonne volonté du monde.", dit-il.


Le Rabbin Goldstein a décliné nos différentes demandes d’interview.


En 2004, Ronnie Kasrils a visité les territoires palestiniens, pour évaluer l'impact de l’offensive israélienne en Cisjordanie deux ans plus tôt en réponse à une vague d’attentats-suicide qui avait tué des centaines de personnes.

"C’est bien pire que l’apartheid" a-t'il dit. "Les mesures israéliennes, la brutalité, font ressembler l’apartheid à un picnic. Nous n'avons jamais eu de jets qui attaquaient les bidonvilles. Nous n’avons pas eu de bouclages qui duraient mois après mois. Nous n'avons pas eu de tanks qui détruisaient les maisons. Nous avions des véhicules blindés et la police utilisait des petites armes pour tirer sur les gens mais pas à cette échelle."



Pétition de conscience


Plus de 200 Juifs Sud-Africains ont signé une pétition que Kasrils et un autre vétéran Juif du combat anti-apartheid, Max Ozinsky, ont lancé pour dénoncer la façon dont Israel traite les Palestiniens, et font un parallèle avec l’apartheid.


Le document, intitulé Une Déclaration de Conscience, a provoqué un furieux débat parmi la communauté.


Arthur Goldreich, l'un des premiers compagnons d’armes de Nelson Mandela qui s'était également battu pour l'indépendance d'Israel – fait partie des signataires mais il y a joint un document reconnaissant l'impact des attentats-suicide sur la perception des Palestiniens par les Israéliens.


Kasrils reconnaît l'effet des kamikazes mais il dit que la "stratégie d’apartheid" d’Israël était en cours bien avant que les attaques-suicides ne commencent. Il remarque la ressemblance entre les territoires occupés et le patchwork de foyers en Afrique du Sud – des bantoustans – qui étaient destinés à débarasser du pays une grande partie de sa population noire tout en gardant la grosse partie de leur terre.


Aujourd’hui, près de 6 millions d’Israéliens vivent sur 85% de la surface qu'avait la Palestine sous le mandat Britannique. Près de 3,5 millions de Palestiniens sont confinés sur les 15% restants, alors que leurs villes et leurs cités sont parqués entre des blocs de colonies israéliennes en expansion constante, et derrière un réseau de routes séparées, de barrières de sécurité et d’installations militaires.


Vous pouvez dire qu’Israël et l'ancienne Afrique du Sud sont rattrapés par l'histoire.

Le monde de 1948, dans lequel l'Etat Juif est né et les Afrikaners sont arrivés au pouvoir ne se souciait guère de ces "peuples à peau sombre" qui se mettaient en travers de leurs grandes visions. Aucun gouvernement ne faisait beaucoup mieux que les autres – y compris les colonisateurs Britanniques – et que d'autres avaient fait avant eux.


Et si Israel se bat pour sa vie et expulse en même temps les Arabes de leurs maisons, qui en occident va juger les Juifs après ce qu'ils ont enduré ?


Mais le colonialisme s’est effondré en Afrique et Israël est devenu fort, et le reste du monde accepte de moins en moins les justifications de Pretoria et de Jérusalem. Les dirigeants sud-africains blancs ont accepté une autre voie. Israël se trouve maintenant à un moment critique de son histoire.


Avec Ariel Sharon dans le coma, il est douteux que nous sachions jamais jusqu’où il avait l'intention d'aller avec sa stratégie de "désengagement unilatéral" après le retrait de Gaza et d’une partie de la Cisjordanie.


Comme le dirigeant sud-africain blanc de Klerk, qui initia le démantèlement de l’apartheid, Sharon aurait pû s'apercevoir qu'il avait mis en marche des forces qu'il ne pourrait pas contenir - les forces qui auraient menées à un deal acceptable pour les Palestiniens.


Mais pour les Palestiniens, Sharon semblait avoir l'intention d'exécuter une version modifiée de son projet de longue date pour débarrasser Israel de la responsabilité d'autant d'Arabes que possible tout en conservant autant de leur terre que possible.


Quand Tony Blair faisait l'éloge du Premier ministre israélien pour son "courage" politique en quittant Gaza en août 2005, Sharon expropriait encore plus de terres en Cisjordanie qu'Israel en rendait à Gaza ; en construisant des milliers de nouveaux logements dans les colonies juives, et en accélérant la construction de cette barrière de béton et de fils de fer barbelé de 700 kilomètres que peu doutent que l'objectif est d'être une frontière.


Les Palestiniens disent que quelque soit "l’Etat" émasculé qui émergera – doté seulement "d'aspects de souveraineté" avec un contrôle limité sur ses frontières, ses finances et sa politique étrangère, rappellera de façon troublante les défunts bantoustans de l’Afrique du Sud.


Prenons les routes. Israël construit rapidement un réseau de routes parallèles en Cisjordanie pour les Palestiniens qui sont interdits d'utiliser de nombreuses routes existantes.

B’Tselem, le groups des droits de l’homme israélien décrit le système comme présentant "des ressemblances claires avec le régime raciste d’apartheid qui existait en Afrique du Sud".


L’armée qui décrit les routes interdites aux Palestiniens comme "stériles" dit que cette politique n'est menée seulement par des considérations sécuritaires. Mais il est évident que le système routier de la Cisjordanie est un outil, avec la barrière de 700 kilomètres, pour renforcer les blocs de colonies et découper le territoire.


"Le régime routier ne vient pas de la législation," déclare Goldreich, "c’est le résultat d'une décision politique et d'ordres militaires. Quand je regarde toutes ces cartes et que je regarde les routes, c'est comme Alice au Pays des Merveilles. Il y a des routes que les Israéliens peuvent emprunter et des routes que les Palestiniens peuvent emprunter et des routes pour les Israéliens et les Palestiniens. Les routes, les checkpoints, la barrière, tout par décret. Je regarde et je me demande : Quelle est l'idée derrière tout ça ?"


Il y a trois ans, le journal israélien Haaretz rapportait que l’ancien Premier Ministre italien, Massimo D’Alema, lors d'un diner dans un hotel de Jérusalem, avait déclaré que Sharon lui avait dit que le modèle des bantoustans était la solution la plus appropriée au conflit avec les Palestiniens.


Quand l'un des invités avait suggéré à D’Alema qu'il interprétait et non répétait les propos de Sharon, l'ancien Premier Ministre a répondu non : "Non, monsieur, ce n'est pas une interprétation. C'est une citation précise de votre Premier ministre." Rétorqua-t'il.


Avec Sharon hors-jeu de la politique, son successeur Ehud Olmert s'est juré de réaliser la vision de dessiner les frontières définitives d’Israël profondément à l’intérieur de la Cisjordanie et de conserver l'ensemble de Jérusalem pour l’Etat juif.




Donc, est-ce de l’apartheid ?


En venant dans l'Israel d'aujourd'hui, toute personne qui a connu l’ancienne Afrique du Sud verrait peu de comparaisons immédiatement évidentes. Il n'y a pas de pancartes isolant les Juifs des Non-Juifs.


Pourtant, tout comme dans l’Afrique du Sud Blanche d'alors et de maintenant, il y a un monde de discrimination et d’oppression que la majorité des Israéliens choisissent de ne pas voir.


Des soldats israéliens humilient et harcèlent régulièrement les Palestiniens aux checkpoints et des colons peignent des slogans remplis de haine sur les murs des maisons Arabes à Hébron.


La police arrête de façon routinière des citoyens qui semblent être des Arabes dans les rues de Jérusalem-Ouest pour demander leurs cartes d’identité.


Certaines communautés juives refusent d’accepter parmi eux des Arabes pour des raisons de différences culturelles. Le maire d’une colonie juive a même tenté d’exiger des Arabes qui entraient de porter un badge les identifiant en tant que Palestiniens.


Dans les années 1990, des Juifs d'Extrême-Droite ont menacé des commerçants pour qu'ils licencient leurs employés Arabes.


Et ceux qui acceptèrent reçurent des panneaux déclarant que leurs boutiques n'avaient pas d'Arabes.


arfois, la haine est expliquée en tant que discrimination religieuse mais les slogans entendus aux matchs de football sont : "Mort aux Arabes" et non "Mort aux Musulmans".


La presse israélienne ignore en grande partie la routine de l’occupation malgré les reportages courageux de quelques journalistes sur le nombre troublant d’enfants qui meurent par les armes israéliennes (plus de 650 depuis le début du deuxième intifada qui a éclaté en septembre 2000, dont un quart avaient moins de 12 ans) ; les abus sur les Palestiniens par les colons, et les humiliations imposées aux checkpoints.


Le mur de 8 mètres de haut construit à travers Jérusalem est presque invisible pour l'Ouest Juif de la ville.


En raison de la topographie, la plupart des Juifs de la ville ne voient pas le mammouth de béton qui divise les rues et les familles, et les démolitions de maisons – tout comme la plupart des Blancs d’Afrique du Sud restaient à l’écart des bidonvilles, et ne voyaient pas ce qui était fait en leur nom.


Peu après mon arrivée à Jérusalem, je fus invité à dîner dans une famille israélienne libérale. Parmi les invités, il y avait un éditeur d'un magazine américain, un historien connu et des activistes politiques. La conversation en est venue aux Palestiniens, et a dégénéré en une discussion sur pourquoi ils ne "méritaient" pas un Etat.


L’intifada et les attentats-suicide étaient perçus comme une justification aux 37 ans d'occupation et effaçaient les crimes qu’Israel avait pu commettre contre les Arabes sous son contrôle.


Cela me rappelait fortement les conversations en Afrique du Sud, et en effet l'opinion populaire israélienne des Palestiniens n’est pas très éloignée de celle de nombreux Blancs Sud-Africains à l'égard des Noirs.


Les sondages d'opinion montrent qu'un grand nombre d'Israéliens voient les Arabes comme : "sales", "primitifs", sans considération pour la vie humaine et violents.


Sharon a recruté dans son gouvernement des hommes qui ont appelé ouvertement à un nettoyage ethnique global qui dépasserait largement les déplacements forcés de l’apartheid.


Parmi ces hommes, il y avait le ministre du Tourisme, Rehavam Ze’evi, qui était l'avocat du "transfert" des Arabes hors d’Israël et des territoires occupés. Même la presse israélienne le traitait de raciste.

Ze’evi fut abattu en 2001 par des Palestiniens qui ont déclaré que sa politique avait fait de lui une cible légitime.


Mais les opinions de Ze’evi ne sont pas mortes avec lui.


Un député influent du Likoud, Uzi Cohen, a déclaré qu’Israël et ses alliés occidentaux devraient demander qu’une partie de la Jordanie soit séparée pour un Etat palestinien et que l'on devrait donner 20 ans aux Arabes des territoires occupés pour "partir volontairement".


Au cas où ils ne partiraient pas, des plans devraient être envisagés pour les expulser de force." a déclaré Cohen à Radio Israel. Cohen fait partie des 70 députés israéliens qui ont soutenu une proposition de loi pour instituer une journée nationale du souvenir pour Ze’evi, et un institut pour perpétuer ses idées.


En 2001, Sharon a nommé Uzi Landau comme ministre de la sécurité, une position d'où il a recommandé ouvertement que les Palestiniens devraient être forcés à partir en Jordanie parce qu’ils empêchaient l’expansion israélienne en Cisjordanie.

"Pour bon nombre d'entre nous, c'est comme s'ils (les Palestiniens) empiétaient sur notre droit à être là (dans les territoires occupés)," a-t'il dit.


Sharon s'est rarement opposé à l'expression de telles opinions et, quand il l'a fait, ce n’était pas parce qu'elle étaient racistes ou immorales. Le premier ministre a répondu aux membres de son parti le Likud qui le pressaient d'expulser les Palestiniens qu'il ne pouvait pas le faire parce que "la situation internationale n'était pas favorable".


"Nous avons toujours eu des fanatiques qui parlaient du Grand Israël", dit Krausz, le survivant de l'Holocauste à Johannesbourg.


"Il y a des types qui disent qu’il est écrit dans la Bible que cette terre est à nous, que Dieu nous l’a donnée. C’est du fascisme."




Dépossession coloniale


Yossi Sarid, un député israélien de Gauche, a déclaré au sujet d'un ministre du gouvernement qui s'agitait pour le départ forcé des Arabes : "Ses remarques me rappellent d'autres peuples et d’autres terres qui ont abouti à l’anéantissement de millions de Juifs."


Elles ressemblent aussi aux commentaires de PW Botha, qui deviendra plus tard président d’Afrique du Sud. Alors qu'il s'adressait au parlement en 1964 en tant que ministre aux Affaires des gens de couleur, il a déclaré : "Je suis de ceux qui pensent qu’il n’y a pas de plance pour une résidence permanente, même dans une partie seulement des Bantous, dans le secteur Blanc de l’Afrique du Sud et le destin de l’Afrique du Sud dépend de cette question essentielle. Si le principe de résidence permanente de l’homme noir dans le secteur des Blancs est accepté alors c’est le début de la fin de la civilisation que nous connaissons dans ce pays."


Il y a eu une époque où un grand nombre d'Israéliens était d'accord avec Ze’evi et Cohen, mais au cours de la dernière décénnie, ils en sont arrivés à soutenir la création d’un Etat palestinien en tant que moyen de s’affranchir de la responsabilité du gros des Arabes. Séparation. Apartheid.


Mais l’apartheid Sud-Africain était plus qu'une simple séparation. "L’Apartheid concernait surtout la terre", dit John Dugard, l'avocat Sud-Africain et observateur pour les droits de l’homme des Nations-Unies.


"L’apartheid avait pour but de garder les meilleures terres du pays pour les Blancs, et d’envoyer les Noirs dans les parties les moins habitables, les moins souhaitables du pays. Et on peut voir que tout le temps, ici (dans les territoires palestiniens occupés), en particulier maintenant avec le mur, ce qu'est vraiment un vol de terre. On voit les Palestiniens dépossédés de leurs maisons par des bulldozers. On peut tirer certains parallèles avec l'Afrique du Sud, à l'époque de l'âge d'or de l’apartheid, où les déplacements de la population aboutirent à la destruction des biens mais pas à la même échelle que la dévatation en particulier à Gaza, (ou en) Cisjordanie."


Arthur Goldreich résiste à la tentation d'utiliser la comparaison. "C'est une analogie fondée, même attrayante. J’ai par le passé été très réticent, et je le suis encore, à faire l'analogie, parce que je pense que c’est trop pratique. Je pense qu'il y a des ressemblances frappantes dans toutes les formes de discrimination raciale." dit-il.


"Je pense que pour décrire, disons, le bantustanisme que nous voyons à travers une politique d'occupation et de séparation : ils ont tous leurs propres mots et leurs propres implications et il n'est pas nécessaire d'aller à l'extérieur pour les trouver."


Kasrils approuve. "Oui, il y a des parallèles énormes avec l’apartheid, mais le problème en faisant des comparaisons, c’est que cela nous éloigne du contexte palestinien." dit-il. "Nous devons chercher une autre définition. Ce qui m'a frappé, c'est la dépossession, la dépossession coloniale. La plupart des dépossessions colonialies ont eu lieu au fil des siècles avec des colons et des déplacements forcés. En Afrique du Sud, ce fut un processus sur 300 ans. Ici, il s'est déroulé en 50 ans : 1948, 1967, et aujourd’hui, en termes de la nature élevée du militarisme en Cisjordanie et à Gaza menant au mur, que je ne vois pas comme un mur de sécurité, mais un mur de dépossession."


Hirsh Goodman a émigré en Israël il y a trente ans, après avoir effectué son service militaire dans l’armée Sud-Africaine. Son fils est parti en Afrique du Sud après avoir fait son service dans l’armée israélienne.


"L’armée l’a envoyé dans les territoires occupés et il a dit qu’il ne pardonnerait jamais à son pays de ce qu'il l'a obligé à faire." dit Goodman, un analyste en sécurité à l’université de Tel-Aviv.

Il dit qu'Israël a beaucoup de comptes à rendre mais parler d’apartheid, c'est aller trop loin.


"Si Israël conserve les territoires (occupés), il cesse d’être une démocratie, et en ce sens c’est de l’apartheid parce que cela différencie deux catégories de personnes et sépare et créée deux types de lois ce qu’était l’apartheid."


Il créé deux standards d'éducation, de santé, ou de distribution de financements. Mais vous ne pouvez pas appeler Israel un Etat d’apartheid quand 76% de la population désire un accord avec les Palestiniens. Oui, il y a une discrimination envers les Arabes, les Ethiopiens et d’autres, mais ce n’est pas une société raciste. C'est le colonialisme mais il n'y a pas d'apartheid. Je sais vraiment ce qu'est l'apartheid. Je déteste que le terme soit utilisé avec abus."



Daniel Seidemann, l'avocat israélien qui se bat contre les lois sur le logement et de la planification urbaine de Jérusalem dit qu'il rejetait le parallèle avec l’apartheid mais il trouve qu'il est plus difficile de le faire aujourd’hui. "Ma réaction instinctive : "Ah non ! Nous ? Mon Dieu, non !’

Je pense qu'on peut en dire beaucoup sur cette réaction dans la mesure où l'apartheid est enraciné dans une idéologie raciste qui a clairement alimenté les réalités sociales, alimenté le système politique, alimenté le système de subjugation économique. En tant que juif, concéder la prédominance d'une vision raciste du monde pour dominer les Palestiniens est difficile à accepter" dit-il.


"Mais, malheureusement, l'absence d'une idéologie raciste n'est pas suffisante parce que les réalités qui ont émergé sont clairement réminiscentes par certains côtés de certains des attributs les plus importants d'un régime d'apartheid."


Alors peut-être que la meilleure question est comment Israel en est arrivé au point que des comparaisons avec l’apartheid puissent être envisagées.


Est-il victime des circonstances, focés à l’oppression par son besoin de survivre ?


Ou est-ce la soif de terres si cruciale au projet Sioniste que la domination en était la conséquence inévitable ?


Krausz a travaillé en Israël pendant plusieurs années peu après la naissance de l’Etat. "J’ai compris le conflit en essayant de prendre la terre sur laquelle les Palestiniens vivaient depuis des siècles. J’ai réalisé que la guerre d’indépendance de 1948 n'était pas une situation correcte et incorrecte : beaucoup d’Arabes n'avaient pas seulement fui volontairement mais qu'ils avaient été encouragés à le faire. Qu'auraient-ils fait s’il n’y avait pas eu la guerre, je ne sais pas." dit-il.


"Je sais que là où je forais à la recherche de pétrole, c'était le site d'un village arabe. Etant Sud-Africain, j’avais l’habitude d'aller rendre visite à ma famille et des amis dans un kibboutz qui avait été créé par des Suds-Africains, dont mon cousin. J'avais l'habitude de vadrouiller dans la campagne et je trouvais des villages Arabes abandonnés et démolis."


Etats de peur


En Israël, au moins jusqu’à la fin des années 1970, la menace venant de ses voisins Arabes était bien réelle. Mais la peur jouait également un rôle parmi les Sud-Africains Blancs, qui regardaient avec une horreur croissante, puis avec terreur, le déclin de l'empire et la vague de gouvernements Noirs qui balayaient l'Afrique.


Les récits de femmes Blanches violées dans le Congo nouvellement indépendant et, quelques années plus tard, les scènes de Blancs fuyant l’Angola, le Mozambique et la Rhodésie étaient utilisés par l'Afrique du Sud pour terrifier ses citoyens blancs et leur faire accepter l'augmentation des mesures oppressives contre les Noirs.


Néanmoins la peur parmi les Blancs était réelle. Tout comme les Israéliens, ils pensaient qu'ils se battaient pour leur existence.


Les critiques d'Israël disent que comme les menaces envers l'Etat Juif on reculé, il ressemble de plus en plus au modèle d’apartheid - en particulier par son utilisation de la terre et des lois sur les droits de résidence - jusqu'à ce que les similitudes soient supérieures aux différences. Liel dit que ce ne fut jamais l’intention.


"Les problèmes existentiels d’Israël étaient réels." Dit-il. "Nous avons toujours honte de l'injustice que nous avons commise. Nous avons toujours essayé de nous conduire de manière démocratique. Bien sûr, au niveau individuel, il y avait beaucoup de discrimination, beaucoup, beaucoup. Au niveau gouvernemental, également. Mais ce n'était pas une philosophie construite sur le racisme. Une grande partie était guidée par la sécurité. dit-il.


Goldreich n’est pas d’accord. "C’est une distorsion grossière. Je suis surpris par Liel. En 1967, pendant la guerre des Six Jours, dans le climat d’euphorie - de manière intentionnelle et non par la grâce de Dieu ni par accident – le gouvernement israélien occupa la Cisjordanie et Gaza, avec une population palestinienne captive, dans le but évident d’étendre la surface d'Israel et d'éloigner les frontières de là où elles étaient." dit-il.


"Moi et d'autres comme moi, actifs après la guerre des six jours dans des plateformes publiques, avons tenté désespérement de convaincre le public dans tout le pays qu’un accord de paix entre Israël et les Palestiniens (offraient) bien plus de sécurité que l’occupation de territoires et les colonies. Mais le gouvernement voulait plus le territoire que la sécurité.


"Je suis certain que c'était dans l'esprit de nombreux dirigeants de ce pays que ce dont nous avions besoin de faire, c'était se débarrasser des Arabes. Mandela m'a dit une fois à Rivonia : 'Vous savez, ils veulent faire de nous un non-peuple, pas vu.'"


Mais, comme les Israéliens ordinaires l'ont découvert, un tel système ne peut pas survivre sans contestation.


L'Apartheid s'est effondré en partie parce que la société Sud-Africaine était épuisée par ses demandes et que le mythe de la victime parmi les Blancs s'était écroulé.

Israel n'en est pas encore arrivé là. De nombreux Israéliens pensent toujours qu'ils sont les principales victimes de l'occupation.


Pour Seidemann, la question cruciale n'est pas comment le système d'apartheid a fonctionné mais comment il a commencé à se désagréger.


"Cela s'est effiloché parce que cela ne pouvait pas marcher. L'apartheid drainait tellement d'énergie de la part de la société Sud-Africaine que c'était l'une des raisons irrésistibles, au delà des sanctions économiques et des pressions internationales qui ont convaincu De Klerk que ce n'était plus tenable. C'est ce qui arrive en Israel."


Ou peut-être que le conflit évoluera en quelque chose de pire; quelque chose qui produira des parallèles plus choquant que ceux avec l'apartheid.


Arnon Soffer a passé plusieurs années à conseiller le gouvernement sur la "menace démographique" posée par les Arabes. Le professeur de géographie de l’Université de Haifa peint un tableau lugubre de la Bande de Gaza, une génération après le retrait israélien.


"Quand 2,5 millions de personnes vivront dans un Gaza bouclé, ce sera une catastrophe humanitaire. Ces gens deviendront des animaux encore plus féroces qu’aujourd’hui, avec l'aide d'un Islam fondamentaliste insensé. La pression à la frontière sera horrible. Il y aura une guerre terrible. Alors, si nous voulons rester en vie, nous devrons tuer, tuer et tuer. Toute la journée, tous les jours" dit-il au Jerusalem Post.


"Si nous ne tuons pas, nous cesserons d'exister. La seule chose qui m'inquiète est comment s'assurer que les garçons et les hommes qui devront effectuer la tuerie seront capables de rentrer chez eux, dans leurs familles et rester des êtres humains normaux."


Chris McGreal

The Guardian, Tuesday 7 February 2006

Wednesday, December 18, 2013

Vers un séisme au Moyen-Orient ? Les coulisses de l’accord historique USA-Iran



18 décembre 2013

Les ennemis héréditaires qu'étaient l'Iran et les Etats-Unis ont conclu un accord historique dont les répercussions pour la région et pour le monde entier sont importantes. Marc Vandepitte a étudié la portée de l'accord et les intérêts qu'il dissimule.

Des ennemis jurés devenus des alliés

Le 24 novembre dernier, les Etats-Unis et l'Iran concluaient un accord historique. En échange d'une réduction des sanctions, l'Iran va restreindre et laisser contrôler son programme nucléaire. Le simple fait que les ministres des Affaires étrangères des deux pays ont voulu se rencontrer ouvertement était encore impensable il y a quelques mois, et certainement pas au début de la république islamique.
Ces soixante dernières années, les relations entre les deux pays ont été particulièrement tumultueuses. En 1953, voulant prendre le contrôle des richesses pétrolières iraniennes, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne aidèrent à renverser le gouvernement élu de Mossadegh. Le shah régna d'une main d'acier avec l'appui des Etats-Unis. Il dut finalement abandonner le pouvoir à la révolution islamique en 1979 . Peu après cette révolution, les Etats-Unis subirent l'assaut de leur ambassade et la prise en otage de son personnel.
Depuis, l'Iran et les Etats-Unis sont ennemis jurés. Au début des années '80, quand l'Irak assaillit au gaz toxique des centaines de milliers d'Iraniens, notamment originaires des Etats-Unis, la Maison Blanche fit mine de regarder ailleurs. En 1983 l'armée des Etats-Unis fut chassée du Liban par un attentat à la bombe meurtrier qui tua 241 marines. Derrière l'attentat il y avait le Hezbollah, le plus proche allié de l'Iran au Liban. En 1986 le président Reagan perdit la face à cause du scandale de l'Irangate. Après le 11 septembre, l'Iran se retrouva sur la liste de « l'Axe du Mal » (1).
En 2003 l'invasion de l'Irak redistribua les cartes dans la région. Saddam Hussein, principal adversaire de l'Iran, fut éliminé, et les chiites parvinrent au pouvoir. L'Irak n'était plus un ennemi héréditaire, mais un allié. A ce moment, l'Iran avait déjà pas mal d'influence en Syrie, au Liban ( Hezbollah) et en Palestine (Hamas). A l'inverse, les Etats-Unis perdirent graduellement leur emprise sur l'Irak. L'hégémonie régionale pencha en direction de Téhéran.
Ce n'est pas un hasard si la controverse à propos du programme nucléaire de l'Iran a commencé à cette période. La question nucléaire était par excellence le levier de Washington pour restreindre l'influence croissante de l'Iran et mettre le pays à genoux.
L'Iran n'a jamais eu - et n'a toujours pas - l'intention de développer une bombe atomique à court terme (2). Acquérir une arme nucléaire n'est pas un objectif essentiel pour les dirigeants iraniens. En outre, le pays n'est pas en état d'y parvenir rapidement. Il ne dispose pas de suffisamment d'uranium appauvri et n'a pas non plus de missile fiables d'une portée suffisante, pas plus qu'une force aérienne assez équipée pour pouvoir atteindre Israël. Si c'était le cas, Israël aurait bombardé les installations nucléaires depuis longtemps (3).
Le première résolution des Nations Unies concernant le programme nucléaire de l'Iran date de juillet 2006. Depuis, Washington a tout fait pour isoler le pays et le ruiner. En 2003 puis encore en 2009, l'Iran avait présenté des propositions pour parvenir à un accord avec les Etats-Unis, mais Washington avait refusé dans les deux cas (4). Finalement ils y sont tout de même arrivés ...
Ce n'est pas la première fois que Washington conclut un pacte avec « le diable ». Roosevelt a collaboré (temporairement) avec Staline pour abattre l'Allemagne nazie et Nixon, après la défaite au Vietnam, a conclu un accord avec Mao pour affaiblir l'Union Soviétique.
En géopolitique, les principes ou l'idéologie ne jouent pas un rôle important, il s'agit des intérêts purs et durs. C'est le cas ici, une fois encore. Jetons un œil sur ces intérêts et sur la question de savoir pourquoi les deux partenaires ont pris un tel virage et pourquoi maintenant. Nous verrons aussi quels avantages les deux pays tentent de tirer de cet accord.

Mobiles des Etats-Unis

Commençons par les Etats-Unis. Cinq facteurs au moins expliquent pourquoi Washington essayait d'avoir un accord et une collaboration avec Téhéran.

Surexploitation

Le premier gouvernement Bush était un vrai cabinet de guerre (5). Il voulait faire plier des pays indisciplinés du Moyen-Orient et d'Afrique. Après le 11 septembre l'objectif des cinq années à venir était, après la conquête de l'Afghanistan, « de détruire » sept autres gouvernements : l'Irak, la Syrie, le Liban, la Libye, la Somalie, le Soudan en l'Iran. Mais l'Afghanistan et l'Irak débouchèrent sur un fiasco militaire. En outre ils furent une vraie catastrophe économique. A eux deux ils ont coûté plus du double de la guerre contre le Vietnam (6).
La guerre contre le terrorisme, ce fut manifestement un pont trop loin pour les Etats-Unis. La désillusion fut immense et Obama fut élu avec la promesse de se retirer d'Irak et d'Afghanistan. Dans le même contexte, une attaque militaire contre la Syrie fut finalement annulée (7).

Moins d'intérêt pour le Moyen-Orient

Jusqu'à très récemment le Moyen-Orient avait une importance vitale pour l'approvisionnement pétrolier des Etats-Unis. Mais c'est de moins en moins le cas, grâce au développement propre du gaz de schiste et des sables bitumineux, ainsi qu'à l'exploitation des grandes réserves de pétrole au Canada. Les Etats-Unis sont actuellement le producteur de pétrole et de gaz ayant la plus forte croissance au monde. L'importation de pétrole moyen-oriental va diminuer de près de 40 % entre 2011 et 2017. Vers 2020, ils seront exportateurs nets de gaz naturel (8).

Focus sur la Chine

En 1992, un an après la chute de l'Union Soviétique, le Pentagone déclarait : « Notre premier objectif est d'empêcher qu'un nouveau rival n'apparaisse sur la scène mondiale. Nous devons détourner les concurrents potentiels même desimplement chercher à jouer un rôle plus important au niveau régional ou mondial ». C'est la doctrine qui a été maintenue, quel que soit le président (9).

Aujourd'hui, cela fait penser en premier lieu à la Chine. Pour Hillary Clinton, l'attention stratégique des USA devait se déplacer vers l'Océan Pacifique : “L'avenir de la politique se décidera en Asie, pas en Afghanistan ou en Irak. Et les Etats-Unis se trouveront exactement au centre de l'action”. Dans un débat télévisé avec Romney, Obama était déjà plus explicite, il qualifiait la Chine d'adversaire (10).

Ce ne sont pas simplement des mots. Tout autour de la Chine, les USA ont des troupes, des bases militaires, des points d'appui ou des centres d'entraînement dans 17 pays ou territoires maritimes : Tadjikistan, Kirghizie, Afghanistan, Pakistan, Mer d'Arabie, Océan Indien, Détroit de Malacca, Australie, Philippines, Océan Pacifique, Taïwan, Corée du Sud, Inde, Bangladesh, Sri Lanka, Népal et Malaisie. De nouvelles bases sont prévues en Thaïlande, au Vietnam et aux Philippines. Il existe une collaboration militaire avec la Mongolie, l'Ouzbékistan, l'Indonésie et récemment aussi avec la Birmanie. D'ici 2020, 60% de la flotte sera stationnée dans la région. Si l'on examine une carte il n'est pas exagéré de poser que la Chine est militairement encerclée (11).

Carte

Une radicalisation menaçante

Un quatrième facteur est la radicalisation des djihadistes sunnites dans la région. En Syrie, des milices extrémistes ont pris la main et les Etats-Unis ont très peu de prise sur elles (12). En Irak, 5.000 personnes ont déjà été assassinées par Al-Qaida rien que les 6 premiers mois de l'année. Au Liban aussi, la situation risque de devenir incontrôlable(13).

Dans le passé, le Pentagone a déjà souvent collaboré étroitement avec des groupes islamiques extrémistes. Ce fut le cas en Afghanistan dans les années '80, en Bosnie dans les années '90, un peu plus tard au Kossovo et récemment en Lybie et en Syrie. Mais cela à condition que les Etats-Unis gardent l'avantage. Washington veut bien aider à faire tomber le gouvernement pro-iranien au Liban et en Syrie, mais pas pour renforcer les djihadistes transnationaux, encore moins pour se faire taper sur les doigt par les émirats fondamentalistes. La Jordanie devrait suivre rapidement, et dans ce cas Israël serait entouré de régimes extrémistes. C'est un scénario de cauchemar (14). Aux yeux de Washington, les extrémistes sunnites sont devenus un facteur trop peu contrôlé et donc risqué dans la région.

Des alliés régionaux 

Un cinquième facteur concerne les alliés régionaux des Etats-Unis. Après le « printemps arabe », un certain nombre de régimes autocratiques de la région sont devenus des partenaires douteux ou affaiblis. C'est le cas en premier lieu de l'Egypte, mais aussi du Yémen, de la Jordanie, de Bahrein et de la Tunisie. Cela vaut également pour l'Arabie Saoudite, qui en outre se trouve devant un délicat passage de générations (15).

Washington avait espéré que le Pakistan serait un appui important pour contrôler la situation en Afghanistan après le départ de la majorité des troupes. Mais la guerre a fortement affaibli le Pakistan et le pays doit aussi encaisser une forte déstabilisation intérieure à cause des djihadistes (16).

Ensuite il y a l'Afghanistan et l'Irak. Dans ces deux pays, des régimes partisans des USA ont été mis en selle. Mais il apparaît qu'ils ne sont pas aussi dociles qu'espéré. Ils suivent de plus en plus leur propre cap, indépendamment de la Maison Blanche et parfois carrément contre elle. C'est ainsi que l'Irak a refusé d'ouvrir son espace aérien aux Etats-Unis pour bombarder l a Syrie tandis que les Iraniens peuvent s'en servir tranquillement pour assister l'armée syrienne (17).


Avantages pour les Etats-Unis

C'est la conjonction de ces cinq facteurs qui explique pourquoi les USA ont cherché un rapprochement avec l'Iran. Ils ne sont plus en mesure de dominer unilatéralement le monde entier ni de choisir et de contrôler leurs alliés à la carte. Doser et équilibrer, voilà le message. Zbigniew Brzezinski, super-conseiller de différents présidents des Etats-Unis et chef d'orchestre de la politique étrangère de Washington en ce moment, l'exprime en ces termes : « La nouvelle réalité c'est qu'aucune grande puissance n'est en mesure de « dominer » l'Eurasie et donc de « commander » le monde. Le rôle de l'Amérique, en particulier après avoir perdu vingt années, doit maintenant être plus subtil et jouer davantage sur les nouveaux rapports de force en Eurasie » (18).

Grâce à l'accord conclu avec l'Iran, Washington obtient davantage d'espace (militaire) pour se concentrer sur d'autres régions, en particulier sur la région de l'Océan Pacifique (19). Ce n'est pas que les USA veuillent se retirer de la région, mais ils ne veulent pas conserver une trop forte empreinte militaire, qui serait inutile et les empêcherait d'atteindre d'autres objectifs prioritaires (20).

Une collaboration avec l'Iran leur permettra mieux de maîtriser la situation en Syrie, en particulier la menace djihadiste. Cela vaut également pour la situation en Afghanistan après le retrait d'une grande partie des soldats US en 2014 (21). Le soutien de Téhéran est également indispensable pour améliorer la situation en Irak, au Liban t en Palestine (22). Enfin la collaboration avec l'Iran fera diminuer l'influence de la Russie dans la région après le 11 septembre. C'est toujours ça de gagné pour Washington (23).

Ce ne serait pas la première fois que Téhéran et Washington collaborent pour contrer des djihadistes extrémistes. C'est déjà arrivé en Irak et en Afghanistan, respectivement contre Al Qaïda et les Talibans. Mais il s'agissait à chaque fois d'une collaboration tactique qui ne changeait rien à l'attitude globalement hostile entre eux et n'avait pas d'impact sur les alliances des Etats-Unis dans la région. Cette fois-ci nous avons à faire avec une collaboration stratégique qui redistribue les cartes au Moyen-Orient (24).

Par cette approche les Etats-Unis cherchent un équilibre stratégique entre Chiites et Sunnites. Aucun des deux camps ne peut devenir assez puissant que pour avoir le dessus. Un islam divisé dont les pôles assurent l'équilibre et se neutralisent jouent parfaitement le jeu d'Israël et des Etats-Unis. C'est la stratégie « diviser pour régner », qui a si bien fait ses preuves (25).


Avantages pour l'Iran

L'invasion de l'Irak n'a pas seulement été une défaite pour les Etats-Unis, elle a fait basculer les rapports de force régionaux au profit de Téhéran. L'Irak, principal pays chiite après l'Iran, est tombé dans la sphère d'influence de Téhéran. La Syrie et le Liban se trouvaient déjà dans cette sphère, et à Gaza aussi Téhéran faisait valoir son influence via le Hamas. Le pays s'est développé en grande puissance régionale. Le Président Ahmadinejad (2005-2013) a mené une politique étrangère radicale et assurée (26).

Trois facteurs sapent cette position renforcée : la guerre en Syrie, la situation en Irak et les sanctions économiques.

La guerre en Syrie

La Syrie est la ligne de front de la lutte sunno-chiite au sein de l'islam, avec en gros d'un côté l'Iran perse et de l'autre les sunnites des pays arabes et de Turquie. A cet égard il est évident que l'Iran fait tout pour maintenir en place le règne d'Assad. Mais cette guerre coûte cher à ce pays qui ploie sous l'embargo économique, un montant qu'on évalue à environ 9 milliards de dollars par an (27).

En outre, la guerre civile en Syrie évolue dans une direction fâcheuse. Tolérés ou soutenus par les états du Golfe et la Turquie, les djihadistes radicaux ont rapidement pris l'avantage au sein des milices. La Syrie est devenue un vivier de combattants islamiques sunnites ultra-radicaux bien entraînés et bien organisés. Ceci est extrêmement alarmant pour Téhéran, d'autant plus que ce foyer extrémiste menace de s'étendre vers le Liban (28).

Le chaos en Irak

En Irak, la situation évolue défavorablement pour Téhéran. Lentement mais sûrement, le pays tombe en morceaux, et le premier Ministre chiite Maliki n'a plus guère de contrôle sur son pays. Au nord, le Kurdistan est semi-indépendant. Dans beaucoup de villes au centre du pays l'armée s'est retirée et les sunnites radicaux font la loi. Dans son combat contre al Qaïda, Maliki a conclu une alliance avec les chefs de clans les plus sunnites, mais ceux-ci viennent de renoncer à cette alliance. Le gouvernement central n'a plus la maîtrise totale que dans le sud chiite (29).

La forte sphère d'influence sur laquelle avait tablé Téhéran n'est finalement pas arrivée. Avec la guerre en Syrie et la montée de djihadistes radicaux en Irak, au contraire l'Iran est sur la défensive. Depuis 2003 le pays est encerclé par des troupes US ou des djihadistes radicaux.

Carte (30)

Les sanctions économiques

Depuis 2006 les Etats-Unis et l'Union Européenne ont resserré peu à peu l'embargo contre l'Iran. Cet embargo ne concerne pas seulement le commerce mais aussi les investissements étrangers et les tentatives des Etats-Unis pour exclure l'Iran du système bancaire international (31).

Les répercussions sont catastrophiques. Les sanctions sont devenues douloureuses surtout ces deux dernières années. L'inflation est de 40 % sur une base annuelle et le chômage des jeunes s'élève à 28 %. Depuis 2005 la pauvreté est passée de 22 à 40 %. En ce moment les revenus pétroliers sont inférieurs de 60 % à ce qu'ils étaient en 2005. La valeur du rial a diminué de 70 % et rien qu'en 2012les réserves extérieures passaient de 110 à 70 milliards de dollars. En 2012 le pnb a baissé de 5,4 % (32).

A terme cela n'est pas tenable économiquement, mais en plus cela sape la stabilité politique. L'insatisfaction de la population augmente. Selon un sondage de fin 2012, 48 % des personnes indiquaient que les sanctions touchaient sérieusement leur vie personnelle et pour 35 autres % c'était moins le cas (33).

Ce sont surtout les revenus moyens (34), soit environ la moitié de la population, qui en ont assez de la faiblesse de l'économie et du monopole de pouvoir de la cléricature conservatrice. En Egypte, en Turquie et au Brésil, c'est la révolte des revenus moyens qui a fait trembler sur ses bases l'establishment politique. Cela n'aura pas échappé aux autorités iraniennes (35).

Après les élections de 2009 il y a eu des vagues de protestations. C'est ce qu'on a voulu éviter lors des dernières élections de juin. Le fait que 51 % de la population a voté pour l'actuel président Rouhani, alors qu'il n'était pas le candidat préférentiel de l'Ayatollah Khamenei, le plus haut dirigeant religieux, est très significatif. La direction du pays a compris ce signal et a donné le feu vert aux pourparlers avec les Etats-Unis (36).

Sauver les meubles

Reprenons point par point les éléments iraniens. Après l'invasion en Irak les rapports de force régionaux étaient assez favorables pour le pays. Mais la combinaison de la guerre en Syrie, la situation instable en Irak et les sanctions économiques aggravées, les mirent en péril. Téhéran se rendit compte qu'il n'était pas assez fort, dans les circonstances du moment, pour endosser le rôle de grande puissance régionale. Il était donc temps d'abandonner la politique étrangère radicale et de s'asseoir à la table des négociations, d'autant plus que les Etats-Unis également voulaient réduire leur empreinte militaire dans la région (37).

Début septembre Obama voulait bombarder la Syrie. Son intention n'était pas d'éliminer le président Assad mais bien de l'affaiblir et de freiner l'offensive de l'armée syrienne. En concluant un accord avec les Etats-Unis, Téhéran a pu éviter ce scénario désavantageux (38).

Grâce à l'accord Téhéran peut aussi consolider sa position en Irak, et la position de son allié syrien s'en trouve renforcée. L'Iran est reconnu de fait comme la grande puissance régionale légitime et il renforce sa position vis-à-vis de la Russie et de la Turquie (39).

L'amélioration des relations avec l'Occident va revivifier l'économie. De nouveaux investissements étrangers étaient urgents pour moderniser l'appareil de production, et ils vont sans doute arriver rapidement. La diminution des sanctions sera aussi rapidement sensible pour les budgets des Iraniens, ce qui donnera plus de légitimité au gouvernement (40). 

Conclusion

L'accord que concluent les deux pays est provisoire et il a une portée limitée. Mais si les deux partenaires en respectent les clauses, cet accord débouchera dans les six mois sur un grand accord de coopération. Et cela pourrait certainement avoir pour effet un séisme dans tout le Moyen-Orient.

Traduit depuis le néerlandais par Anne Meert pour Investig’Action

Notes


 C'est la conclusion des différents services de renseignement des USA en 2012.
 http://articles.latimes.com/2012/feb/23/world/la-fg-iran-intel-20120224 . Des officiers supérieurs de tous les grands services de renseignement étatsuniens ont déclaré qu'il n'y a pas de preuve formelle que depuis 2003 l'Iran a fait des essais pour produire des armes nucléaires.



 Le vice-président Dick Cheney, en tant que ministre de la Défense, fut politiquement responsable de l'invasion du Panama (1989) et de l'opération ‘Desert Storm’ en Irak (1991). 
Le ministre des Affaires Etrangères Colin Powell : ancien chef d'état major de l'armée e.a. pendant l'opération ‘Desert Storm’.
Le ministre de la Défense Donald Rumsfeld : ancien pilote, était auparavant déjà ministre de la Défense et ambassadeur auprès de l'OTAN ; sous Reagan il supprima le mot « détente » (entre les USA et l'URSS) du vocabulaire officiel.
Le secrétaire adjoint à la Défense Paul Wolfowitz : travailla comme conseiller au Pentagone et aida à créer le « Central Command », épine dorsale des forces armées pendant la Guerre du Golfe ; il a lancé la théorie des faucons de l'unipolarité, càd qu'après la chute de l'URSS les USA doivent dominer le monde ; il enseigna au National War College.
Richard Armitage, assistant du secrétaire d'État : a fait carrière au Pentagone et fut négociateur pendant la Guerre du Golfe et en rapport avec une base militaire aux Philipinnes.
James Kelly, Secrétaire d'Etat adjoint, a servi à la Navy et travaillé au Pentagone.
I. Lewis Libby : assistant du vice-président Cheney pour les affaires de sécurité, il travaillait déjà pour le ministère de la Défense, il fut décoré par la Navy et lança avec Wolfowitz la doctrine de l'unipolarité.
John Negroponte : ambassadeur auprès des Nations Unies, une des figures-clés de la guerre sale et secrète contre les Sandinistes au Nicaragua (des dizaines de milliers de morts, surtout civils).
Richard Perle : conseiller du ministre de la Défense, membre influent de l'American Free Entreprise Institute, un Think Tank ultra-conservateur ; membre d'un groupe de travail étudiant comment les technologies de pointe peuvent améliorer la productivité de l'armée ; auteur de « Hard Line ».
Source : Vandepitte M., ‘Irak : Startschot voor de Derde Wereldoorlog’, Brussel 2003, p.71-2.







12 Au sein des groupes rebelles, les djihadistes sont devenus majoritaires. L'armée Syrienne Libre, qui est laïque, compte 50.000 combattants. Les djihadistes ont 54.000 à 69.000 combattants, largement étrangers au pays. La milice la plus « efficace » est celle signée Al Qaïda, avec Jabhat al-Nusra et ses 7.000 combattants. Chez les djihadistes la répartition est la suivante : le Front Syrien de Libération compte 37.000 combattants, le Front syrien Islamique 10 à 25.000 et Jabhat al-Nusra 7.000.

13 Liban : idem lien





18 Brzezinski Z., ‘Strategic Vision. America and the Crisis of Global Power’, New York 2012, p. 131.

Dans les autres continents aussi les activités militaires sont accrues. Les USA auraient plus de 700 bases militaires ou installations à l'étranger. En Amérique du Sud, après 60 ans, ils rendaient à nouveau opérationnelle la Quatrième Flotte. La CIA fut directement ou indirectement partie prenante des coups d'état au Vénézuéla (2002) et au Honduras (2009). En 2009 le Pentagone créait Africom, un nouveau commando militaire coordonnant toutes les opérations sur le continent africain. Africom est maintenant actif dans 49 des 54 pays africains et les USA ont des bases militaires ou des installations permanentes dans au moins 10 pays. La militarisation des USA sur ce continent augmente durablement.


21 Le reste des troupes US y resteront au moins jusque 2024 : http://www.stratfor.com/geopolitical-diary/irans-geopolitical-priorities-south-asia













Pour un revenu moyen on prend généralement un revenu d'au moins 12 dollar par jour :http://www.pewglobal.org/2009/02/12/the-global-middle-class/.








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