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Friday, May 17, 2013

Euro Espoirs de football en Israël, les droits des Palestiniens piétinés



Israël accueille du 5 au 18 juin 2013 le championnat d’Europe de football des moins de 21 ans. De nombreuses voix s’élèvent contre l’impunité dont jouit le pays sur la scène internationale et appellent à boycotter l’événement.
par Olivier Pironetmercredi 15 mai 2013
« Nous les avons acceptés en Europe et leur avons garanti les conditions d’adhésion (1), ils doivent respecter le message des lois et réglementations sportives internationales, faute de quoi leur présence en Europe n’aura pas lieu d’être. Je vais peser de tout mon poids pour mettre un terme à la souffrance du joueur palestinien, notamment au football. (…) Israël n’a qu’un seul choix : laisser le sport palestinien se développer ou il doit assumer tout seul les conséquences de son attitude » (2).
Ainsi s’exprimait M. Michel Platini, le président de l’Union européenne des associations de football (UEFA), au sortir d’un entretien avec M. Jibril Rajoub, son homologue de la fédération palestinienne (PFA), le 22 septembre 2010, au siège de l’UEFA, en Suisse. L’ancien footballeur français semblait alors résolu à prendre à bras-le-corps le problème des restrictions sur la liberté de mouvement imposées par les autorités israéliennes aux joueurs palestiniens et celui du blocage par Tel-Aviv des fonds et des équipements sportifs offerts à la Palestine par les donateurs internationaux ou l’UEFA elle-même.
Pourtant, moins de six mois plus tard, le 27 janvier 2011, Israël se voyait confier par le bureau exécutif — dirigé par le même Platini — de l’instance européenne du ballon rond l’organisation de la phase finale du championnat d’Europe des moins de 21 ans (Euro Espoirs 2013), qui verra s’affronter huit pays du 5 au 18 juin. A l’été 2011, une quarantaine de clubs de football palestiniens signaient une déclaration commune pour faire part de leur consternation de voir Israël « récompensé pour son oppression de [leur] peuple, en toute impunité, par le privilège d’accueillir » la compétition, et demandaient à M. Platini de revenir sur sa décision. Ils entendaient lui rappeler qu’Israël, qui « pratique un mélange, unique au monde, d’occupation, de colonisation et d’apartheid dirigé contre la population indigène, c’est-à-dire les Palestiniens », n’est pas « un pays comme les autres » (3). L’initiative n’a pas permis de faire fléchir M. Platini.
Le 14 juin 2012, ce fut au tour de Jibril Rajoub de manifester son incompréhension dans une lettre ouverte au président de l’UEFA diffusée par les médias et accueillie froidement par l’intéressé. Le patron de la PFA y évoquait notamment le sort du jeune footballeur gazaoui Mahmoud Sarsak, arrêté par l’armée israélienne au cours de l’été 2009, torturé et incarcéré sans procès ni jugement (lire « Mahmoud Sarsak, une jeunesse brisée »), comme beaucoup des milliers de Palestiniens détenus en Israël (4). Quatre jours plus tard, M. Platini confirmait auprès du président de l’Association israélienne de football (IFA), M. Avraham Luzon, le maintien de l’épreuve dans son pays et se disait certain « que ce sera une belle fête du football, qui, une fois de plus, rassemblera les gens ».
Le 29 novembre 2012, au lendemain du tirage au sort de la phase finale de l’Euro (qui détermine les poules), il rencontrait le chef de l’Etat israélien, M. Shimon Peres, dans sa résidence de Jérusalem. Trois semaines plus tôt — les 8 et 11 novembre, soit quelques jours avant le début de l’opération militaire « Pilier de défense » contre la bande de Gaza (14-21 novembre 2012, plus de 180 morts du côté palestinien, en grande majorité des civils, dont une cinquantaine d’enfants) —, quatre adolescents étaient tués par des bombardements israéliens alors qu’ils jouaient au ballon rond à Gaza, sans que cela ne suscite aucune réaction de sa part. S’il suit l’actualité, M. Platini aura peut-être été interpellé par la récente décision de l’astrophysicien Stephen Hawking — qui provoque des remous en Israël — de ne plus participer à la conférence internationale placée sous l’égide de M. Peres, « Faire face à demain 2013 », organisée à Jérusalem du 18 au 20 juin, alors qu’il avait dans un premier temps accepté l’invitation lancée par le président israélien. Le célèbre scientifique britannique, qui entend par là protester contre la situation des Palestiniens et l’occupation de leurs terres, a également rejoint le boycott universitaire et culturel d’Israël (5).
Ironie du sort, la compétition se déroulera, entre autres, dans l’enceinte du stade Bloomfield (ex-Basa), qui fut autrefois celui du club palestinien Shabab Al-Arab de Jaffa, expulsé en janvier 1949 au profit du club israélien de l’Hapoël Tel-Aviv, et dans celle du stade Teddy de Jérusalem, situé tout près du village arabe d’Al-Maliha, vidé de ses habitants en juillet 1948 par les troupes israéliennes et presque entièrement rasé (6). Le stade Teddy est l’antre du club du Beitar Jérusalem, proche du Likoud (droite nationaliste). Ses supporters, ouvertement racistes et violents — deux de leurs slogans favoris sont « Mort aux Arabes » et « Beitar pur pour toujours » —, ont récemment créé la polémique en protestant contre l’arrivée dans l’équipe de deux joueurs tchétchènes de confession musulmane, allant jusqu’à mettre le feu au siège administratif du club, le 8 février dernier — les deux nouvelles recrues du Beitar, qui ne comptait jusqu’alors dans ses rangs que des joueurs juifs, sont systématiquement huées et insultées lorsqu’elles touchent la balle. Pour autant, le cas du Beitar Jérusalem est loin d’être isolé. Le football israélien est fortement touché par le racisme anti-arabe, des « ratonnades » se déroulant même régulièrement en marge des matchs de championnat (7).
Une coalition européenne d’organisations de défense des droits humains multiplie les actions pour tenter d’attirer l’attention de l’opinion publique et des dirigeants politiques (8). Elles ont mis sur pied la campagne Carton rouge pour l’apartheid israélien afin d’obtenir l’annulation de l’épreuve, sous peine de « renforce[r] le sentiment d’impunité » prévalant en Israël, et ce malgré les violations répétées des droits humains et les crimes commis par son armée à Gaza et en Cisjordanie, qui lui ôtent « toute légitimité à accueillir des événements sportifs internationaux ». La campagne est adossée au mouvement mondial Boycott, désinvestissement, sanctions (BDS), créé en 2005 sur le modèle de la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud, qui avait notamment abouti à l’exclusion du pays de toute compétition sportive. Elle a reçu le soutien de nombreuses personnalités, dont l’intellectuel américain Noam Chomsky, le musicien britannique Roger Waters (ex-Pink Floyd), l’ancienne star française du ballon rond Eric Cantona, ou encore le cinéaste Ken Loach.
De leur côté, des footballeurs professionnels se sont également mobilisés, sous la houlette de l’attaquant franco-malien Frédéric Kanouté. Celui-ci est à l’origine d’un appel à boycotter l’Euro Espoirs, adressé à l’UEFA le 29 novembre dernier et signé par une soixantaine de joueurs internationaux. Ils y témoignaient notamment de « leur solidarité avec le peuple de Gaza qui vit depuis trop longtemps en état de siège, et dont on refuse les droits humains les plus fondamentaux : la dignité et la liberté. » — certains d’entre eux, parmi lesquels des joueurs de l’équipe de France et l’Ivoirien Didier Drogba, se sont depuis rétractés ou ont démenti faire partie des signataires, à la suite, selon M. Kanouté, de pressions exercées sur eux et sur leurs clubs respectifs (9).
Rares sont les politiques à s’être saisis de la question, à l’exception notable de Mme Marie-George Buffet. Il y a peu, la députée communiste de Seine-Saint-Denis et ancienne ministre des sports (1997-2002) a adressé un courrier à M. Platini pour dénoncer la tenue du tournoi dans un pays dont les « pratiques » sont « incompatibles avec les valeurs du sport » (10). A notre connaissance, elle n’a obtenu aucune réponse officielle.
Le 25 janvier dernier, une délégation de militants venus de plusieurs pays (France, Royaume-Uni, Suisse, etc.) se sont rendus au siège de l’UEFA pour réclamer des explications à M. Platini. Ils se sont vus rétorquer que « le sport ne peut se mêler de politique, c’est pourquoi l’UEFA n’envisage pas de prendre des sanctions contre Israël » (11). Michel Platini feint-il d’ignorer que l’Afrique du Sud, pendant le régime d’apartheid (avec lequel collabora Israël, au mépris des sanctions internationales), fut suspendue de toutes les compétitions de football dès 1964, puis exclue des Jeux olympiques à partir de 1970, et n’a pu les réintégrer qu’après l’abolition du système ségrégationniste ? A l’époque, il est vrai, l’Europe avait pris part au boycott économique, académique et sportif du régime de Pretoria, tandis qu’elle fait preuve aujourd’hui d’une grande complaisance à l’égard d’Israël, dont les liens avec l’Union européenne n’ont cessé de se renforcer ces dernières années, malgré la poursuite de l’occupation militaire et de la colonisation en Palestine (12).
Emboîtant le pas de l’Union européenne, l’UEFA se serait-elle à son tour rangée au principe du « deux poids, deux mesures » ?
Voir aussi : « Mahmoud Sarsak, une jeunesse brisée ».
(1) Israël participe aux compétitions de football en Europe depuis 1989, après avoir quitté la Confédération asiatique (AFC) en 1974. Il est devenu membre à part entière de la fédération européenne (UEFA) en 1994.
(2) Cité dans la brochure On ne peut pas s’en foot  !, CAPJPO - EuroPalestine, Paris, 2012.
(3) «  Appel des sportifs palestiniens à l’UEFA  », 22 juin 2011.
(4) Près de 4 900 Palestiniens, dont 236 enfants, sont emprisonnés en Israël, parmi lesquels plusieurs ont cessé de s’alimenter. Certains ont récemment péri en détention, comme Maysara Abou Hamdiya (65 ans), mort d’un cancer le 2 avril dernier, faute de traitement, ou Arafat Jardat (30 ans), décédé le 23 février 2013, après un interrogatoire. Sur la situation des prisonniers palestiniens en Israël, voir les données et informations fournies par l’organisation Addameer.
(5) «  Stephen Hawking joins academic boycott of Israel  », The Guardian, 8 mai 2013.
(6) Comble du cynisme, la communauté palestinienne de Jérusalem-Est, victime de la politique discriminatoire menée par Israël, dénoncée en particulier par les Nations unies, a été mise à contribution à hauteur de 100 millions de shekels (plus de 20 millions d’euros) pour financer les travaux de rénovation du stade Teddy.
(7Cf. Todd Warning, «  Israel’s Arab-Free Soccer Team  », Tablet, 14 mai 2012. Lire également Robert Kissous, «  UEFA 2013 – lettre à Michel Platini  », Association France Palestine Solidarité (AFPS), 26 avril 2012.
(8) Un rassemblement de protestation est notamment prévu à Londres le 24 mai, à l’occasion du congrès annuel de l’UEFA organisé dans la capitale britannique.
(11) «  Coupe de foot junior en Israël : l’UEFA sommée de s’expliquer  », CAPJPO - EuroPalestine, 26 janvier 2013.
(12) Lire à ce sujet «  Comment l’Union européenne renforce les colonies israéliennes  », par Alain Gresh, Nouvelles d’Orient (Les blogs du Diplo), 30 octobre 2012.

DANS « LE MONDE DIPLOMATIQUE » :

  • « Israël, le tribunal Russell contre l’impunité », Sharon Weill, La valise diplomatique, 22 janvier, janvier 2013
    Fondé pour répondre à l’inaction de la communauté mondiale, ce tribunal d’opinion vise à attirer l’attention sur les complicités et les manquements de l’Union européenne, des Nations unies, des Etats-Unis et des entreprises dans les violations des droits du peuple palestinien par Israël.
  • « Tout est simple à Gaza... », Serge Halimi, décembre 2012
    Depuis des années, les mêmes travers scandent la relation des événements en Palestine, comme celui qui accorde l’impunité à un belligérant doté d’une supériorité militaire écrasante se grimant en victime, juste avant d’enclencher une nouvelle escalade armée.
  • « Goldstone, la justice et la “recherche de la Palestine” », Alain Gresh, Nouvelles d’Orient (Les blogs du Diplo), 4 avril 2011.
    Le juge sud-africain Richard Goldstone a publié dans le Washington Post, en avril 2011, une tribune dans laquelle il fait machine arrière et se livre à une (auto)critique du rapport qui porte son nom. Que signifie cette rétractation ?
  • « Coupe du monde de football : passion, diversion, répression », Olivier Pironet, La valise diplomatique, 11 juin 2010, juin 2010
    Loin d’être un événement rassembleur, la Coupe du monde sert avant tout de vitrine au capitalisme mondialisé, dont le sport en général et le football en particulier constituent un élément emblématique.
  • « Intouchables parrains du football mondial », David Garcia, juin 2010 APERÇU
    La FIFA affiche une prospérité insolente. Cependant les critiques abondent : autoritarisme, pratiques douteuses dont se rendraient coupables ses dirigeants, achats de votes, pots-de-vin... M. Blatter, son président, concentre les reproches.
  • « Gaza, crimes de guerre, crimes contre l’humanité », A. G., Nouvelles d’Orient (Les blogs du Diplo), 16 septembre 2009.
    A écouter les commentateurs des médias, le rapport de la mission des Nations unies sur les événements de Gaza semblerait renvoyer dos à dos Israël et le Hamas. En fait, rien n’est plus faux. Et la lecture du document est accablante avant tout pour Israël.
  • « Regards sud-africains sur la Palestine », Alain Gresh, août 2009APERÇU
    La guerre de Gaza a suscité indignation et protestations aux quatre coins du monde. En Afrique du Sud, la solidarité avec la Palestine s’est exprimée avec une vigueur particulière. Ici, on n’oublie pas l’alliance sans faille qui a uni le régime de l’apartheid et Israël.

TOUJOURS DISPONIBLE :

  • « Histoires d’Israël », Manière de voir nº 98, avril-mai 2008.
    Israël a soixante ans : retour sur les origines de l’Etat juif, les étapes du conflit avec le monde arabe et les évolutions économiques et sociales du pays.

Friday, May 06, 2011

Football : haro sur les grands, costauds, puissants


Football : haro sur les grands, costauds, puissants
Une tribune de Mathieu Méranville et Serge Bilé, journalistes et écrivains




Que cela soit dit. Si la France avait gagné la Coupe du monde en Afrique du Sud, ou réalisé ne serait-ce qu’un parcours honorable, le problème des quotas, révélé par Médiapart, n’aurait jamais été soulevé. Mais voilà, les tricolores ont lamentablement sombré, déclenchant une hystérie dont cette triste et regrettable affaire est – souhaitons le – le dernier soubresaut.
Que n’a-t-on pas dit en effet pour expliquer le désastre sud-africain ? Journalistes, politiques, observateurs, ont consciemment ou non, séparé cette équipe en deux. D’un côté, les footballeurs des cités, Noirs, musulmans de naissance ou convertis. De l’autre, les joueurs d’une France bon teint, représentés par Lloris, Gourcuff, Toulalan.
Le pompon revenant à Roselyne Bachelot qui résumait les choses à sa manière : « Je ne peux que constater comme vous le désastre avec une équipe de France où des caïds immatures commandent à des gamins apeurés ». Caïds immatures d’un côté, gamins apeurés de l’autre. Suivez le regard de la ministre. Nicolas Anelka fut le lampiste idéal. Mais la suite a prouvé que Blacks, Blancs, Beurs avaient participé, comme un seul homme, à la mutinerie de Knysna. Comme un effet de balancier, la vérité est venue de l’autre côté des Pyrénées avec une Espagne triomphante. Une Selección composée de Castillans, de Catalans, bons teints eux aussi, qui ont démontré, après l’Italie en 2006, qu’il était désormais possible de remporter un Mondial, sans Noirs, Arabes, ou sang-mêlé. D’où la fameuse phrase qu’aurait prononé Laurent Blanc : « Les Espagnols, ils disent : Nous, on n’a pas de problème. Des Blacks, on n’en a pas ».
L’Italie, aussi médiocre sur le terrain que les Bleus, n’avait-elle pas donné l’exemple en refusant d’intégrer Mario Balotelli, malgré ses bonnes prestations en club ? Ce dernier aurait cependant pu jouer avec le Ghana s’il avait opté pour son pays d’origine, mais il a préféré décliner l’offre car il souhaite, malgré tout, endosser le maillot de la Squadra Azura. Faut-il le redire ? Si l’équipe de France, avec ces grands « Blacks », avait brillé en Afrique du Sud, la question des quotas n’aurait jamais été évoquée. Comme si les sportifs noirs étaient condamnés à gagner pour justifier leur appartenance à ce pays. C’est bien connu, quand Noah l’emportait, il était français, quand il perdait, il redevenait camerounais.
Yannick Noah, parlons-en. Un vrai binational celui-là. A-t-il opté pour le Cameroun lorsqu’il avait à choisir ? Non. Son fils Joachim, né d’une mère suédoise, a également opté pour l’équipe de France de basket, alors qu’il porte les couleurs des Chicago Bulls. De ce côté-ci de l’Atlantique, on n’a pas trouvé à redire. Comme les Noah, les footballeurs binationaux, formés ici, ont souvent fait le choix du cœur, celui de l’équipe de France. Les meilleurs choisissent toujours en effet d’évoluer en bleu, à l’image de Zidane, Benzema, Nasri, M’Vila, ou Diarra.
Critique mal placée
Détail paradoxal, ce que la France du football reproche aux autres nations, elle n’hésite pas à le pratiquer avec les joueurs venus d’ailleurs. Tout récemment, les dirigeants français se sont livrés à un bras de fer avec la fédération argentine pour enrôler Gonzalo Higuain, sous le prétexte que ce jeune et talentueux footballeur était né en France, même s’il en est parti très tôt. Autre joueur de la filière argentine, David Trézéguet a fait les beaux jours des Bleus, malgré son doux accent argentin. Enzo Zidane, fils de Zinedine, est lui aussi convoité par les dirigeants français qui ne se soucient pas qu’il ait été formé au Real Madrid.
Toute cette affaire révèle en réalité un travers de la société française. Il est symptomatique en effet de voir qu’on est systématiquement accusé de porter atteinte à la République dès qu’on évoque des quotas pour favoriser la diversité dans certains métiers, alors qu’on franchit allègrement le pas dans un milieu où on estime que les minorités sont surreprésentées. On ose même des statistiques puisque les dirigeants du football français ne se privent pas d’évoquer un chiffre de 30% de joueurs binationaux dans les pôles de formation.
Que dire enfin des propos sur les joueurs noirs, tenus par les cadres du football français, qui ne voient en eux que des « grands, costauds, puissants », juste bons pour leur physique, mais incapables in fine d’organiser le jeu comme leurs coéquipiers blancs. Cela ramène à une anecdote qui remonte à la Coupe du monde de 1950. Le Brésil avait perdu la finale à domicile à cause de son gardien noir, Moacir Barbosa, qui, gêné par le soleil, avait encaissé un but fatal à la Seleção. À cause de cette erreur, comme il s’en produit des dizaines sur tous les stades de la planète, on avait considéré, à tort, jusqu’à la sélection de Dida, dans les années 90, qu’un Noir n’avait pas le sang-froid nécessaire pour garder les buts brésiliens.
La France était, à l’inverse, aux avant-postes, puisque dès 1931, Raoul Diagne, Sénégalais de naissance, défendait les buts tricolores. C’était le début de l’aventure Blacks, Blancs, Beurs, qui devait déboucher, soixante-sept ans plus tard, sur la victoire de 1998.
Une victoire, symbole d’une fraternité sans cesse à construire dans ce pays, cette fraternité qu’il importe aujourd’hui de sauver dans le football français.

Wikio

Friday, June 18, 2010

Coupe du monde de football : passion, diversion, répression


Le 11 juin s’ouvre en Afrique du Sud la dix-neuvième édition de la Coupe du monde de football, organisée sous l’égide de la FIFA (Fédération internationale de football association). Avec près de trente milliards de téléspectateurs prévus en audience cumulée (1) et environ 73 000 heures de retransmission dans 214 pays, à raison de soixante-quatre matchs, le Mondial est l’événement le plus médiatisé de la planète.
 
C’est aussi une véritable manne financière pour la FIFA. Entre les droits de retransmission, les contrats publicitaires, la billetterie et les partenariats avec des entreprises comme Coca-Cola ou McDonald’s, celle-ci espère engranger près de trois milliards d’euros de recette globale, dont une partie est destinée aux joueurs, sous forme de primes à multiples zéros, et aux clubs, dont les plus importants, comme le Real Madrid, Barcelone ou Chelsea, seront grassement « indemnisés ». L’organisation dirigée par le Suisse Joseph Blatter – dont le salaire annuel, tenu secret, est estimé à près de 4 millions de dollars – affiche par ailleurs une santé comptable des plus radieuses : son bénéfice se montait en 2009 à 147 millions d’euros, ses fonds propres atteignant 795 millions d’euros (2).

Les chaînes de télévision profiteront également de ce marché juteux. TF1, qui a payé 120 millions d’euros pour retransmettre les différentes rencontres (3), diffusera ainsi pour la finale un spot publicitaire de trente secondes dont le prix se monte à 300 000 euros bruts, lequel sera néanmoins divisé de moitié si l’équipe de France n’atteint pas le stade ultime de la compétition. Avec la libéralisation récente des paris sportifs en ligne, les annonceurs et les sponsors seront bien plus nombreux qu’en 2006, ce qui devrait permettre aux chaînes françaises de largement rentabiliser leurs investissements.
Pour la première fois de son histoire, la compétition se situe sur le continent africain, conformément au vœu du prédécesseur de M. Blatter, Joao Havelange. Dans son testament, rendu public en 1998, celui-ci portait son choix sur l’Afrique du Sud, dont il louait les « atouts » : « L’Apartheid ayant disparu, l’Afrique du Sud peut organiser une Coupe du monde. Grâce à l’or et au diamant, ce pays possède l’une des places boursières les plus importantes au monde, un système de communications parfait, de belles et grandes villes, des aéroports, des routes et des stades. (4)  ».


M. Blatter, qui aime à rappeler ses liens privilégiés avec l’Afrique, «  [s]on continent », avait milité pour que Pretoria accueille l’édition 2006, mais l’Allemagne avait été désignée en juillet 2000 à l’issue de sombres arrangements dénoncés à l’époque par les Sud-Africains. Cette fois-ci c’est chose faite, à la grande satisfaction du président sud-africain Jacob Zuma, lequel voit là le plus grand événement pour le pays depuis la fin de l’apartheid et entend l’utiliser comme un vecteur de cohésion nationale, comme l’avait fait Nelson Mandela pour la Coupe du monde de Rugby, organisée par l’Afrique du Sud en 1995 (5).
Pretoria avait misé sur le Mondial pour relancer l’économie du pays, durement touchée par la crise financière. Mais la facture risque d’être lourde et le réveil difficile pour le contribuable sud-africain. Le gouvernement a entrepris de vastes efforts pour l’occasion. Des stades surdimensionnés ont été construits ou réhabilités, des autoroutes ont été élargies ou prolongées, le pays s’est doté d’un nouvel aéroport à Durban, un train luxueux et rapide desservant les quartiers chics de Johannesbourg, le Gautrain, a vu le jour, les télécommunications ont été améliorées… Au total, les pouvoirs publics ont déboursé 3,5 milliards d’euros, bien plus que les 230 millions d’euros sur lesquels le gouvernement tablait au départ. Le ministère des finances a révisé à la baisse les retombées de la compétition sur la croissance. Ces dernières étaient évaluées à 1 % ; le chiffre a été divisé par deux et pourrait bien être encore plus bas.


Le coût total des neuf stades, par exemple, était estimé à 120 millions d’euros ; la facture définitive se monte à un milliard d’euros, soit dix fois plus que celle envisagée initialement (6). Certes, le pays devrait empocher une fraction des recettes générées par le Mondial, mais certains experts prévoient que le gouvernement fera des coupes drastiques dans les comptes publics pour amortir les dépenses, dont la rentabilité à court terme sera dérisoire. L’argent économisé, qui correspond au budget affecté à la construction de logements pendant dix ans, aurait notamment permis de loger 250 000 personnes à Johannesbourg, une ville frappée par la pauvreté et où les bidonvilles et les sans-abris sont légion. Pretoria a préféré procéder à des expulsions massives à travers le pays, comme au Cap, où vingt mille personnes ont été déplacées de force pour « embellir » la ville, ainsi que le souligne un rapport de l’ONU présenté en mars dernier à l’Assemblée générale des Nations unies (7).


Pour répondre aux conditions draconiennes imposées par la FIFA en matière de sécurité, dans un pays qui compte une moyenne de 20 000 meurtres par an, le gouvernement sud-africain n’a pas lésiné non plus sur les moyens. Près de 150 millions d’euros ont été investis pour garantir l’ordre public pendant la manifestation sportive. Plus de 40 000 policiers ont été spécialement recrutés et formés – notamment par la gendarmerie française. En tout, environ 200 000 gardiens de la paix sont mobilisés pour faire face à la criminalité ainsi qu’au hooliganisme. Ils auront à leur disposition des équipements antiémeutes, des fusils d’assaut dernier cri, des hélicoptères, des véhicules blindés, des caméras de surveillance disséminées dans tout le pays, un système de protection aux frontières, et même des sous-marins et des avions de chasse (8). Sans oublier les 420 000 agents de sécurité privés présents sur tout le territoire. Une cinquantaine de tribunaux spéciaux, sous la houlette de plus de mille juges, avocats et clercs, ont en outre été installés pour traiter les affaires le plus rapidement possible. Ils fonctionneront sept jours sur sept, de 8h30 à 23 heures.


La Coupe du monde, « Une chance pour notre pays », répète à l’envi le gouvernement sud-africain. Mais il est permis d’en douter. Sur les 100 000 emplois créés sur cinq ans, par exemple, la plupart disparaîtront (9). La nation « arc-en-ciel » demeure l’une des plus inégalitaires au monde, avec vingt millions de pauvres, sur une population de 47 millions d’habitants (dont 79 % de Noirs, 9 % de métis, 2,5 % d’Indiens et 9,5 % de Blancs, ces derniers se répartissant l’essentiel des richesses avec une nouvelle classe de Noirs apparue après l’apartheid), où près de la moitié vit avec moins de 1,50 euros par jour. Les Sud-Africains ont placé de grands espoirs dans les effets positifs du Mondial, mais « ces espoirs sont restés sans suite », comme l’explique la Campagne de l’Œuvre suisse d’entraide ouvrière (OSEO) :« des quartiers pauvres ont été rasés ; les ouvriers ont construit les stades pour des salaires de misère ; des vendeurs de rue ont été chassés des rues et privés de leur source de revenu. Bref, la majorité de la population sud-africaine est restée hors jeu. » (10).


Loin de favoriser l’union du pays, comme le voudraient les dignitaires de l’ANC (Congrès national africain), le parti au pouvoir, la Coupe du monde sert plutôt de vitrine au capitalisme mondialisé, dont le sport en général et le football en particulier constituent un élément emblématique. L’univers du ballon rond n’a plus grand-chose à voir avec le sport inventé à la fin du dix-neuvième siècle en Angleterre. Depuis le début des années 1990, en particulier, à la faveur de l’explosion des droits de retransmission et de la déréglementation du marché des transferts, il est entré dans l’ère du « foot business », avec des clubs européens richissimes et des joueurs professionnels « starisés », aux revenus mirobolants, frisant l’« indécence » (11). Au point que de nombreux amateurs et passionnés ne s’y reconnaissent plus, comme le philosophe Jean-Claude Michéa. Selon lui, « l’Economie – qui contrôle désormais ce sport – n’a fait qu’accomplir dans le domaine du football ce qui est sa vocation universelle : noyer “dans les eaux glacées du calcul égoïste” la totalité des actions et des relations humaines, et, ce faisant, les mutiler irrémédiablement dans ce qui en faisait l’essence » (12). L’idéal de fraternité, d’égalité, de solidarité et d’honneur, auxquels étaient attachés les fondateurs de ce sport collectif, aurait-il vécu ?
 
(1) L’édition précédente, en 2006, avait rassemblé vingt-six milliards de téléspectateurs. Un milliard d’individus, soit un habitant de la planète sur six, avaient suivi la finale. Le record d’audience sera très probablement battu.
(2) Lire « Intouchables parrains du football mondial » (aperçu), par David Garcia, juin 2010 (en kiosques).
(3) La chaîne de Martin Bouygues a partagé ses droits de diffusion avec France Télévisions et Canal +, lesquelles ont versé respectivement 25 millions et 8 millions d’euros.
(4) France Football, 1er juin 2010.
(5) Lire « Les dérobades d’“Invictus” », par Mona Chollet, Le lac des cygnes, 12 janvier 2010.
(6) A titre de comparaison, la Coupe du monde accueillie par la France en 1998 avait coûté environ 1,6 milliards d’euros.
(7) Report of the Special Rapporteur on adequate housing as a component of the right to an adequate standard of living, and on the right to non-discrimination in this context, Raquel Rolnik (document PDF), Assemblée générale des Nations unies, New York, 18 décembre 2009.
(8) Lire Footafric. Coupe du monde, capitalisme et néocolonialisme, de Ronan David, Fabien Lebrun et Patrick Vassort, L’Echappée, Montreuil, 2010.
(9) L’Afrique du Sud a perdu près de 900 000 emplois en 2009, première année de récession depuis quinze ans, et la courbe continue inéxorablement de descendre. Elle compte officiellement 25 % de chômeurs, mais les syndicats avancent le chiffre de 40 %.
(10) OSEO, « Hor$jeu – Un carton jaune pour Sepp Blatter ! » (PDF), Lausanne, avril 2010.
(11) En 1971, l’ancien défenseur français Marius Trésor gagnait, en euros constants 2009, 2 500 euros par mois ; l’attaquant Thierry Henry perçoit aujourd’hui près de 1,5 millions d’euros mensuels. Lire « Pourquoi le foot business va dans le mur », Alternatives économiques, juin 2010.
(12) Jean-Claude Michéa, Les Intellectuels, le peuple et le ballon rond, Flammarion, Paris, 2010 (nouvelle édition). Paru pour la première fois en 1998, ce texte rend hommage à l’ouvrage d’Eduardo Galeano, Football, ombre et lumière (Climats, Montpellier, 1997), devenu une référence sur le sujet.

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