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Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, les histoires de chasse continueront de glorifier le chasseur.










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Wednesday, December 07, 2011

Le « Dossier noir » de l'armée française en Afrique



Mondialisation.ca, Le 8 mai 2010





" Que fait l'armée française en Afrique ? (1) ", c'est le titre du dernier " Dossier noir " de l'association Survie paru aux éditions Agone. Un dossier on ne peut plus actuel en cette année de commémoration du cinquantenaire des indépendances africaines. Rencontre avec son auteur, Raphaël Granvaud, qui revient sur certaines questions abordées dans ce dossier.

La troisième partie de votre livre s'intitule "la réhabilitation du colonial", j'ai ressenti un vrai malaise à sa lecture. Je ne savais pas que l'armée française, du moins les forces spéciales opérant en Afrique, étaient travaillées à ce point par la nostalgie du colonialisme. Je me demande s'il ne faut pas voir dans la forte implication militaire française en Afrique, au-delà des enjeux économiques et géopolitiques, une manifestation de puissance. Comme si la France n'avait toujours pas digéré les indépendances africaines, comme si elle ne pouvait renoncer à être une "plus grande France" (formule qui désignait l'empire français)…

Les hommes politiques le revendiquent très clairement, qu'il s'agisse de Mitterrand, de Chirac ou de Sarkozy, on retrouve toujours dans leurs discours l'idée que "la France doit garder son rang dans le monde". On sent bien que c'est l'argument qui légitime le maintien de cette présence militaire en Afrique. Bien sûr cette présence offre de nombreux avantages : elle conditionne, dans une large mesure, la possibilité d'entretenir des situations de monopole économique dans certains pays et de surveiller des ressources stratégiques.

D'ailleurs certains régimes africains comme ceux du Tchad ou de la Centrafrique ne tiennent que par la force des armes, que par le soutien de l'armée française.

Depuis les indépendances, le prétexte majeur du maintien de la présence militaire française c'est de défendre les pays africains, avec lesquels on a passé des accords militaires, contre des agressions extérieures. Dans les faits, il n'y a quasiment jamais eu d'agressions extérieures, l'armée française n'a servi qu'à gérer les problèmes internes à des régimes confrontés à des rébellions armées ou à des mouvements populaires.

Le plus souvent, les armées des Etats africains postcoloniaux se comportent vis-à-vis de leurs propres populations comme des armées d'occupation. Leurs forces armées sont conçues avant tout pour répondre au péril de l' "ennemi intérieur" et non à celui d'une agression extérieure. Vos analyses montrent clairement la responsabilité de la France dans cet état de choses.

Absolument, ça faisait partie du kit théorique doctrinal qui a été inculqué aux officiers africains formés dans les écoles militaires françaises. Il faut rappeler qu'au moment des indépendances, les armées africaines sont créées de toute pièce : elles constituent alors une sorte de prolongement de l'armée coloniale française. Les armées africaines sont des filiales de l'armée française, elles sont structurées sur le même modèle, formées à partir de la même idéologie : la doctrine militaire de la "guerre révolutionnaire", de la "contre-insurrection" qui veut que le rôle principal de l'armée soit le "contrôle de la population". Mais pour les armées africaines, il ne s'agit pas du contrôle d'une population étrangère comme dans le cas de l'armée française en Algérie. La mission des militaires africains est de contrôler leurs propres populations, mais avec les mêmes méthodes que l'armée française a employées dans ses guerres coloniales. C'est ce qui s'est passé au Cameroun, au moment de l'indépendance, dans la guerre sanglante menée contre les maquis de l'UPC (Union des Populations Camerounaises). Dans le cas du Rwanda, le chercheur Gabriel Périès a retrouvé des mémoires d'officiers rwandais, formés en France dans les années 80-90, dans lesquels on retrouve cette obsession de lutter contre l'ennemi intérieur, de mettre en œuvre des tactiques contre-insurrectionnelles. Menée à son terme, la logique du " contrôle de la population " conduit au génocide…

En dressant la généalogie de la guerre contre-insurrectionnelle, votre livre souligne les continuités et similitudes qui existent entre guerres coloniales d'Indochine et d'Algérie et guerres postcoloniales du Cameroun (une guerre occultée) et du Rwanda.

Je n'ai fait que rapporter des travaux qui existent sur le sujet. Officiellement, depuis la fin de la guerre d'Algérie, ces théories contre-insurrectionnelles sont remisées et des méthodes comme la torture ou la guerre psychologique proscrites. Dans les faits, il y a eu une première vague d'exportation des tactiques anti-subversives françaises à destination des dictatures sud-américaines : des gens comme le général Aussaresse (connu pour ses révélations sur l'usage systématique de la torture en Algérie) ont pu ainsi continuer à transmettre leur " savoir-faire "… Puis ce savoir-faire anti-insurrectionnel a été recyclé en Afrique francophone pour gérer les indépendances et la période post-indépendance. Moi, ce que j'ai essayé de montrer, c'est que cette tradition de la "guerre révolutionnaire" se poursuit aujourd'hui, de façon plus subtile. Quand on lit les publications militaires contemporaines, on retrouve des références à des gens comme Trinquier (théoricien principal de la "guerre contre-insurrectionnelle"), mais aussi des références aux techniques de conquête coloniale de Liautey ou de Gallieni (guerres coloniales de "pacification" fin 19ème - début 20ème siècle) ; des stratèges qui reviennent au goût du jour quand il s'agit de penser des situations de conflit comme celles de l'Afghanistan ou de la Côte d'ivoire.

Sur le plan des savoir-faire et des discours, l'armée française entretient donc un rapport intime avec son histoire coloniale. Y a-t-il une spécificité de l'armée française de ce point de vue là ?

Les militaires français considèrent qu'il y a une tradition culturelle française plus forte que celle des anglo-saxons sur le plan du contact avec les populations. L'armée française prétend détenir un vrai savoir-faire lui permettant de mieux se faire accepter en tant qu'armée d'occupation. C'est la question du "contrôle des populations". Pour les militaires français, il ne faut pas faire comme les Américains qui arrivent, militairement par la force, et qui ensuite se barricadent. L'armée française se flatte d'être capable d'agir de manière psychologique, en menant des opérations "civilo-militaires" pour faire accepter auprès des populations civiles la présence des militaires. Toujours avec cette idée, qui remonte à l'Indochine, qu'on va pouvoir séparer dans la population le bon grain de l'ivraie, et couper les rébellions de leurs bases populaires.

L'armée française a-t-elle recours à des savoirs de type ethnologique dans son approche des populations des pays occupés ?

Quand on gratte un peu, on retombe toujours sur une espèce de prêt à penser, directement issu de la période coloniale. Les forces spéciales françaises sont sensées, en plus d'un savoir-faire proprement militaire, posséder un savoir culturel, ethnologique qui les rendrait plus à même d'opérer dans certaines zones géographiques du monde, en particulier en Afrique. Ces savoirs "culturalistes" reposent sur des conceptions complètement dépassées d'un point de vue universitaire. Quand on lit des interventions d'officiers dans des colloques, on trouve des choses absolument ahurissantes comme : "la présence de l'armée française est nécessaire parce que les Africains ont du mal à se projeter dans l'avenir". Les mêmes clichés éculés qui émaillaient le discours de Dakar de Sarkozy : ce vieux fond colonial qui prétend être une connaissance permettant une intervention sur des populations.

Revenons sur le cas du Cameroun, le premier pays africain, en 1960, à accéder à l'indépendance (le 1er janvier). Du milieu des années 50 au début des années 70, il s'est produit une véritable guerre dans ce pays : des dizaines de milliers de morts, plus de 100 000 selon certaines sources. Cette guerre menée contre l'UPC par un régime à la solde de la France relève-t-elle, elle aussi, de la guerre "anti-insurrectionnelle" ?

Le chercheur Gabriel Périès a montré récemment comment les dispositifs mis en place en Algérie ont été décalqués au Cameroun à la même époque (2). Le quadrillage des territoires, la torture à grande échelle, la déportation des populations, la politique de la terre brûlée, tout ce qui se faisait en Algérie a été repris tel quel au Cameroun. Il faut signaler sur le sujet l'excellent documentaire "Autopsie d'une indépendance" (3) dans lequel on peut entendre Mesmer déclarer à propos des bombardements des villages au napalm que "ce n'est pas important". Ce sont des choses qui, ces dernières années, commencent à remonter à la surface.

Cela remet donc complètement en question le mythe d'une "décolonisation douce"…

La " décolonisation en douceur " reste la version officielle si l'on se réfère aux programmes scolaires en histoire au collège ou au lycée. Un des enjeux de l'étude de la décolonisation c'est de montrer qu'il y a eu, d'un côté, une décolonisation violente, celle de l'Algérie et, de l'autre, une décolonisation qualifiée de pacifique, de "douce". Les cas du Cameroun et de Madagascar suffisent à montrer que c'est un mythe complet : le mythe des indépendances en douceur préparées par Deferre et de Gaulle après la conférence de Brazzaville en 46. Dans les faits, tout ce qui a été concédé par la France l'a été contre le gré de la métropole, souvent après des tentatives désespérées de reprise en main violentes. Cela s'est accompagné d'un processus d'élimination des mouvements indépendantistes et de leurs leaders, mais aussi de la promotion d'hommes politiques à la dévotion des intérêts français. Dans l'après-guerre, il y a eu une émergence de mouvements indépendantistes, autonomistes, progressistes, révolutionnaires, un vent d'espoir irrésistible : il y avait des idéologies variées qui mobilisaient les populations, et ces mouvements ont été étouffés, brisés, parfois, comme dans le cas du Cameroun, complètement éradiqués. Il y a donc eu une longue période où les populations africaines ont été orphelines d'un certain nombre de mouvements et de leaders. Ça commence à renaître maintenant avec les mouvements sociaux africains et les contre-sommets où la question de la domination néocoloniale est au centre des préoccupations de la société civile ; qu'il s'agisse de la présence française ou de systèmes plus mondialisés comme la dette et les politiques imposées par le FMI et la Banque Mondiale.

Revenons à l'armée française. Dans votre livre vous mentionnez un "détail" qui fait froid dans le dos : les troupes de marine sont toujours surnommées la "Coloniale"…

Les questions de tradition et d'identité sont des questions extrêmement fortes, en particulier dans les forces spéciales, dans cette composante de l'armée française issue de l'armée coloniale. Les troupes de marine sont extrêmement fières de leur passé colonial, elles en revendiquent l'esprit et les méthodes. Les prises d'armes comme les éditoriaux de leur revue L'Ancre d'or continuent à se clôturer sur ces mots " Et, au nom de Dieu, vive la Coloniale ! "

Et j'imagine qu'on retrouve souvent ces troupes de marine dans les opérations françaises menées en terre africaine.

Elles composent en effet la majeure partie des forces spéciales auxquelles on fait appel lors des opérations sensibles : des opérations "coups de poing", des opérations à forte teneur en renseignement. On les retrouve également dans les opérations européennes (EUFOR). Lors de la première d'entre elles, en République Démocratique du Congo, en 2003, la France s'était flattée d'avoir inculqué un certain nombre de méthodes à des forces militaires européennes, en particulier aux forces spéciales suédoises. Depuis on se demande quelles méthodes puisque parmi ces forces suédoises, certains militaires s'étaient plaints auprès de leur hiérarchie d'avoir eu à subir la vision d'actes de torture pratiqués par des militaires français sur des congolais. Ca a fait beaucoup de bruit en Suède, beaucoup moins en France…

Est-ce qu'il y a un contrôle du Parlement français sur les opérations militaires menées en Afrique ?

Théoriquement, depuis la modification constitutionnelle opérée à l'été 2008, il y a un droit de regard du parlement sur les opérations extérieures, mais un droit extrêmement limité. Les députés ont le droit d'être informé d'une opération extérieure dans les 3 jours après son déclenchement, ils restent donc mis devant le fait accompli. Le parlement ne possède un pouvoir de contrôle que sur les opérations lourdes de plus de 4 mois (qui ne représentent qu'une petite partie des opérations militaires) dont il peut refuser le renouvellement. Il n'y a aucun contrôle par contre sur les opérations secret-défense spéciales et les opérations clandestines de la DGSE.

Le Tchad et la République Centrafricaine (RCA) représentent certainement aujourd'hui l'exemple le plus caricatural de l'ingérence militaire française dans certaines régions d'Afrique. Vous consacrez d'ailleurs une place importante dans votre livre à ces deux terrains d'intervention.

En 2006, en RCA, la France a monté une opération du même type que Kolwezi (sauvetage du régime de Mobutu grâce à l'intervention des parachutistes français) : l'armée française a largué des parachutistes pour reconquérir Birao, dans l'ignorance totale de la population française mais aussi des parlementaires. Cette opération a sauvé le régime du président centrafricain Bozizé. Ce type d'opération reste aujourd'hui tout à fait possible. Plus récemment, lors de la dernière offensive sérieuse des rebelles sur la capitale tchadienne, il y a eu une intervention officielle de l'armée française sous prétexte de sécuriser ses ressortissants. Cette opération a permis de sécuriser l'aéroport d'où ont pu décoller les mercenaires d'Idriss Deby… D'après le journal La Croix, la "sécurisation" de l'aéroport de N'Djamena s'est accompagnée aussi d'une intervention militaire des forces spéciales françaises qui ont pris directement part aux combats contre les rebelles : une opération clandestine qui n'est toujours pas reconnue par les autorités françaises...

Dans son dernier rapport sur la Centrafrique, Human Rights Watch est très critique par rapport aux dernières interventions de l'armée française en RCA.

Dans le rapport qu'elle a publié en 2007, l'ONG a pointé un certain nombre de choses : elle a détaillé la politique de terre brûlée menée par l'armée centrafricaine à l'égard des populations du Nord, des populations accusées de soutenir les mouvements rebelles. Là aussi, on retrouve les techniques coloniales françaises : il s'agit de terroriser les populations afin de priver de leur soutien les mouvements rebelles. Les exactions les plus graves ont été commises dans le sillage direct des interventions militaires françaises. Après la reprise de Birao par l'armée française, cette ville a été ravagée par les forces centrafricaines. A l'époque, dans les journaux, les militaires français ont fait peser la responsabilité des destructions sur les rebelles. On sait depuis qu'il s'agissait d'une tentative de dissimulation qui relève de la complicité de crime de guerre. Il y a également dans le rapport de HRW des photos qui interrogent : on voit des officiers français à proximité directe de l'OCRB (Office Central de Répression du Banditisme), une sorte de milice qui se livre à des exécutions sommaires.

Vu la nature de ses interventions en Afrique, la France est-elle vraiment en mesure de commémorer le cinquantenaire des "indépendances" africaines ?

On sent qu'il y a un gros malaise au niveau de la commémoration de ce cinquantenaire. Ce malaise n'est pas étranger au fait que toutes les interventions orales de Nicolas Sarkozy sur la question de l'Afrique affirment une volonté de rupture avec les pratiques de ses prédécesseurs. Mais en dehors des discours, de rupture on n'en voit pas : c'est toujours le règne des pressions diverses, des émissaires occultes, des accords secrets, des opérations clandestines. On va avoir en guise de célébration des choses assez caricaturales : un défilé du 14 juillet où, sous couvert de rendre hommage aux tirailleurs africains, on va inviter des armées comme celles du Cameroun ou du Congo connues pour leurs exactions envers les populations. La véritable décolonisation et la célébration de cette décolonisation restent à faire...



Notes
1. Que fait l'armée française en Afrique ? Editions Agone, oct. 2009.

2. cf. Une guerre noire, enquête sur les origines du génocide rwandais (1959-1994), Gabriel Périès et David Servenay, Editions La Découverte, 2007.

3. Cameroun, Autopsie d'une indépendance, réalisation Gaëlle Le Roy et Valérie Osouf, durée 52', production : France 5 / Program 33, 2007.



Quelques références :


En Centrafrique, stratégie française et enjeux régionaux
http://www.monde-diplomatique.fr/2008/02/MUNIE/15569

État d'anarchie (rapport Human Rights Watch sur la RCA)
Rébellions et exactions contre la population civile
http://www.hrw.org/fr/reports/2007/09/13/tat-d-anarchie

Cameroun : retour sur une décolonisation sanglante
http://www.afriscope.fr/spip.php?article182

Où est le "centre" de l'Afrique ?
http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=7250

Marchés militaires et économie de la prédation, des pays du lac Tchad et du Soudan occidental au Golfe de Guinée.http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=4394

Cinquante ans de décolonisation africaine
http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=9139

Articles de Raphaël Granvaud publiés par Mondialisation.ca

Monday, October 17, 2011

"Les plus faibles, ils les achevaient jusqu'à la mort"



Un Algérien blessé est emmené par le photographe Elie Kagan et un journaliste américain à l'hôpital de Nanterre, le 17 octobre 1961.Elie Kagan
Les images sont lointaines, les impressions confuses, mais il se souvient avoir entendu son père parler, un jour, de la manifestation du 17 octobre 1961. Il vivait alors dans le bidonville de Sartrouville, et ce soir-là, son père avait évoqué à mi-voix, avec des cousins, des coups, des morts et des violences policières. "C'était dans les années 1970, je devais avoir 10 ou 12 ans. Dès qu'ils ont réalisé que j'écoutais, ils se sont tus." Aujourd'hui, M'Hamed Kaki a 50 ans, il est devenu "passeur de mémoire" et il sera aux côtés du maire de Nanterre, dimanche 16 octobre, pour inaugurer le premier boulevard de France portant le nom du 17 octobre 1961. "Cette histoire que la France a longtemps oubliée et dont les anciens ne voulaient pas nous parler pour nous protéger, j'en suis aujourd'hui très fier", sourit-il.
M'Hamed Kaki a quitté l'école à 14 ans, il a un CAP de couvreur, mais son appétit de connaissances l'a vite transformé en "braconnier du savoir" : il a suivi des cours du soir, a travaillé comme veilleur de nuit à l'université de Nanterre et a fini par devenir comédien. En sept ans, Les Oranges, l'association qu'il a créée en 2004, a organisé plus de 60 conférences sur l'histoire coloniale et sur le 17 octobre 1961. "Je travaille dans le théâtre, je suis attentif au corps et aux gestes, et j'ai l'impression que ce jour-là, les Algériens ont relevé la tête et marché debout. Pendant des décennies, le silence a tout recouvert, mais, aujourd'hui, nous retrouvons la mémoire. Ce n'est pas l'histoire des Algériens ni même celle des enfants de l'immigration, c'est notre histoire à nous tous, l'histoire de la France."
Pendant les années 1970 et 1980, le souvenir du 17 octobre 1961 est enveloppé d'un épais linceul. Qui se souvient alors qu'un jour d'automne des hommes, des femmes et des enfants qui manifestaient en famille, désarmés, dans les rues de Paris ont été tués par la police à coups de crosse, jetés vivants dans la Seine, retrouvés pendus dans les bois ? "C'est tout simplement l'une des rares fois, depuis le XIXe siècle, où la police a tiré sur des ouvriers à Paris", constate l'historien Benjamin Stora. Dans les semaines qui suivent, des dizaines de cadavres d'Algériens aux visages tuméfiés sont repêchés dans la Seine. Benjamin Stora pense que la répression fit une centaine de morts, l'historien anglais Jim House "au minimum" 120 ou 130, Jean-Luc Einaudi, auteur de La Bataille de Paris, plus de 150.
Ce jour-là, les "Français musulmans d'Algérie" manifestaient à l'appel de la fédération de France du FLN contre le couvre-feu qui leur avait été imposé par le préfet de police de Paris, Maurice Papon. Cantonnés habituellement aux bidonvilles de banlieue, plus de 20 000 hommes, femmes et enfants défilent alors pacifiquement dans les rues du Quartier latin, sur les Grands Boulevards, aux abords des Champs-Elysées. La violence policière est inouïe : les agents les attendent à la sortie du métro et dans les rues pour les rouer de coups en les insultant. "Les plus faibles, ceux qui étaient déjà en sang, ils les achevaient jusqu'à la mort, je l'ai vu", racontera, en 1997, Saad Ouazen lors d'une réunion de commémoration organisée par le Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples (MRAP). Bien qu'ils n'opposent aucune résistance, des dizaines de manifestants sont tués par balles, d'autres sont noyés dans la Seine. Au total, plus de 11 000 Algériens sont arrêtés et transférés au Palais des sports ou au stade Pierre-de-Coubertin.
Entassés pendant plusieurs jours dans des conditions d'hygiène effroyables, ils sont violemment frappés par les policiers, qui les traitent de "sales bicots"et de "ratons". Au Palais des sports, les internés, terrorisés, n'osent plus aller aux toilettes, car la plupart de ceux qui s'y risquent sont tués. "Trois jours comme ça, assis sur une chaise, ni à manger, ni à boire, ni une cigarette, rien du tout. Autour de moi, il y en avait cinq ou six qui étaient blessés. On était là, on pleurait tous. On croyait tous mourir", raconte Ali Djermani dans Scènes de la guerre d'Algérie en France, de Jean-Luc Einaudi (Le Cherche Midi, 2009). Le lendemain matin, la préfecture recense officiellement trois morts - deux Algériens et un Français de métropole. Le mensonge s'installe. Le silence, bientôt, le recouvrira. Il durera plus de vingt ans.
Cette longue absence, dans les consciences, du massacre du 17 octobre 1961 n'étonne guère Benjamin Stora. "Dans ces années-là, la France ignorait en grande partie l'histoire d'Algérie, se souvient-il. Quand je faisais ma thèse, à la fin des années 1970, j'étais le seul élève de l'historien et spécialiste de l'Algérie Charles-Robert Ageron : personne ne s'intéressait à l'histoire coloniale, les grands noms de l'histoire politique algérienne étaient inconnus, ma thèse n'a même pas trouvé d'éditeur. Il y avait une immense méconnaissance de celui qu'on appelait l'indigène ou l'immigré, c'est-à-dire l'autre. Quand on a cette perception du monde, comment voulez-vous qu'on s'intéresse aux immigrés qui vivent dans les bidonvilles de la région parisienne ? Les Algériens étaient les "invisibles" de la société française."
A cette indifférence de l'opinion s'ajoute, dans les mois qui suivent le 17 octobre, une entreprise de dissimulation menée par les pouvoirs publics. Au Sénat, la commission parlementaire demandée par Gaston Defferre est écartée avec fermeté : elle ne ferait que "jeter un peu de doute, un peu de trouble, un peu de confusion dans l'esprit et le coeur d'un grand nombre de fonctionnaires de police", affirme le ministre de l'intérieur, Roger Frey. Le 27 octobre, Claude Bourdet, directeur du magazine France Observateur, demande - en vain - une commission d'enquête au conseil municipal de Paris."Ce qu'il nous faut, c'est très simple et très clair : l'autorisation et suffisamment de bateaux (pour y mettre les Algériens), répond le conseiller Alex Moscovitch. Le problème qui consisterait à faire couler ces bateaux ne relève pas, hélas, du conseil municipal de Paris."
Les récits qui remettent en cause la version officielle sont censurés : Octobre à Paris, le film que Jacques Panijel tourne dans la foulée du massacre, est projeté clandestinement dans la capitale en 1962, mais les bobines sont saisies par la police - il ressort aujourd'hui en salles. François Maspero tente d'éditer un livre de la journaliste Colette Péju, mais il est interdit. L'amnistie qui accompagne l'indépendance de l'Algérie, en 1962, scelle ensuite le silence de la société française : toutes les plaintes sont classées. "J'avais 6 ans en 1961 et j'étais dans la manifestation avec mes parents, raconte Samia Messaoudi, cofondatrice de l'association Au nom de la mémoire. Un jour, au lycée, j'ai fait un devoir de français sur le 17 octobre, mais ma prof n'a pas compris : elle pensait que je confondais avec Charonne. Quand je parlais des morts de 1961 autour de moi, les gens ne me croyaient pas."
La mémoire de Charonne efface en effet les rares souvenirs du 17 octobre : en commémorant chaque année la manifestation contre l'OAS du 8 février 1962, qui fit neuf morts, la SFIO et le Parti communiste espèrent ainsi conjurer les mauvais souvenirs des années 1956-1962. "Après les accords d'Evian, la gauche, très embarrassée, essaie de faire oublier ses hésitations pendant la guerre, explique Benjamin Stora. La SFIO a voté les pouvoirs spéciaux en 1956 et le PC a longtemps milité pour la paix, pas forcément pour l'indépendance. La célébration des morts de Charonne permet d'installer dans l'imaginaire national l'idée qu'il y a eu, en France, une résistance politique longue contre la guerre d'Algérie. C'est une façon, pour la gauche, de masquer ses errements."
Malgré le silence, la mémoire du 17 octobre survit ici ou là, fragmentée, éclatée, souterraine. Elle reste vivante, bien sûr, chez les immigrés algériens de la région parisienne, qui ne peuvent oublier les cadavres abandonnés sur le trottoir, les amis grièvement blessés, les voisins qui ne sont jamais revenus."Ces hommes parlaient entre eux ou dans les associations de la manifestation, mais la plupart n'ont pas transmis la mémoire de cet événement à leurs enfants, explique l'historien anglais Jim House. Dans les années 1980, ils savent, même s'ils ont du mal l'admettre, que leurs enfants vont rester en France, et ils ont peur de compromettre leur avenir en leur racontant les violences policières qu'ils ont subies."
Lorsque Jean-Luc Einaudi commence à recueillir des témoignages d'Algériens, dans les années 1980 et 1990, beaucoup parlent devant leurs enfants pour la première fois. "J'ai souvent vu de vieux messieurs algériens qui étaient restés silencieux toute leur vie s'effondrer en larmes devant leur famille. Ils n'avaient pas parlé parce que c'était trop douloureux, bien sûr, mais aussi parce qu'ils ne voulaient pas provoquer de réactions de révolte à l'égard de la France." C'est la voie qu'avait choisie le père de M'Hamed Kaki, qui s'est tu jusqu'à sa mort, en 2001. "Il pensait que pour être respecté, un immigré devait être silencieux et lisse, explique son fils. Il voulait nous protéger, éviter que l'on ait ces affreuses images dans la tête."
Dans ces années-là, la date du 17 octobre n'évoque aucun souvenir particulier chez l'immense majorité des Français. Seuls le PSU, l'extrême gauche et les héritiers du mouvement anticolonialiste tentent de faire vivre le souvenir de la répression anti-algérienne. "Cette mémoire est alors presque clandestine, en tout cas secondarisée", constate l'universitaire Olivier Le Cour Grandmaison, auteur de plusieurs ouvrages sur la colonisation. L'historien Pierre Vidal-Naquet, le réalisateur Jacques Panijel, le journaliste Claude Bourdet, l'éditeur François Maspero essaient de réveiller les consciences, mais le sort des Algériens de 1961 n'intéresse pas grand monde. "Il y avait un immense décalage entre ce petit groupe pour qui le 17 octobre appartenait au Panthéon des histoires noires de la République et l'ignorance absolue du plus grand nombre", constate Patrick Rotman, auteur de plusieurs livres sur la guerre d'Algérie et scénariste de la première fiction télévisée sur le 17 octobre.
Il faudra l'arrivée à l'âge adulte de la seconde génération de l'immigration algérienne pour bousculer en profondeur le paysage mémoriel. Ces jeunes ont fréquenté l'école de la République, ils sont électeurs et citoyens français, mais ils ont l'intuition que les préjugés et les regards méprisants dont ils sont victimes sont liés à la guerre d'Algérie. "Souvent, ces enfants d'immigrés sentent qu'il y a un lien très fort entre l'hostilité à leur égard, notamment chez les policiers, et ce qui est arrivé à leurs parents plusieurs décennies auparavant, analyse l'historien Jim House. Ils ne connaissent pas vraiment le 17 octobre 1961, mais ils constatent qu'il y a, en France, une continuité dans la représentation négative de l'Algérien, celui qu'on appelait auparavant "le bicot"."
Lors de la Marche contre le racisme et pour l'égalité des droits de 1983, qui réunit 100 000 personnes dans les rues de Paris, une dizaine de jeunes issus de l'immigration se retrouvent pour rendre hommage aux Algériens noyés par la police. "On avait compris que cette histoire occultée était importante pour notre dignité et celle de nos parents, explique le réalisateur Mehdi Lallaoui, organisateur de la marche et cofondateur de l'association Au nom de la mémoire. On a lancé un travail de mémoire qui a duré plusieurs années : retrouver des témoignages, des archives, des photos."
Peu à peu, la mémoire se réveille : dans ces mêmes années 1980, Jean-Luc Einaudi entreprend un immense travail de recherche sur le 17 octobre. Il recueille des dizaines de témoignages et épluche toutes les archives des cimetières parisiens, des syndicats et des associations, les documents de la fédération de France du FLN et les comptes rendus officiels du conseil municipal de Paris, de l'Assemblée nationale et du Sénat Lorsque son livre sort, l'année du trentième anniversaire du 17 octobre, c'est le choc : La Bataille de Paris, qui reprend heure par heure le déroulement des faits et le silence qui s'ensuivit, suscite un débat sur la répression contre les Algériens.
Avec ce livre et quelques autres, la mémoire du 17 octobre 1961 commence à entrer dans l'espace public : en cette année 1991, la télévision diffuse en prime time un documentaire de Benjamin Stora sur "les années algériennes" qui s'attarde longuement sur le 17 octobre, et l'association Au nom de la mémoire voit le jour. Deux documentaires viennent ensuite nourrir la mémoire du 17 octobre : Le Silence du fleuve, d'Agnès Denis et Mehdi Lallaoui, en 1991, et Une journée portée disparue, de Philip Brooks et Alan Hayling, récompensé en 1993 par le FIPA d'or au Festival international des programmes audiovisuels. Les autorités de l'époque s'en tiennent cependant toujours à la vérité officielle : bien que les travaux d'historiens se multiplient, Maurice Papon évoque avec obstination les "morts mythiques" de 1961.
Après les historiens et les militants de la mémoire, c'est la justice qui entre en scène : lors du procès de l'ancien responsable de Vichy, en 1997, à Bordeaux, les magistrats s'attardent longuement sur le 17 octobre 1961. Confronté à Jean-Luc Einaudi, l'ex-préfet de police finit par admettre "quinze ou vingt morts" au cours cette "malheureuse soirée", mais il les attribue à des règlements de comptes entre Algériens. Pour la première fois, le pouvoir fait un geste : le premier ministre, Lionel Jospin, ouvre les archives, tandis que le ministre de l'intérieur, Jean-Pierre Chevènement, confie une mission à un conseiller d'Etat. En se fondant sur le seul registre d'entrée de l'Institut médico-légal - la plupart des archives de la préfecture et de la brigade fluviale ont mystérieusement disparu -, il conclut, en 1998, à l'existence d'au moins 32 morts.
Deux ans plus tard, la justice fait une nouvelle fois renaître le 17 octobre : Maurice Papon décide de poursuivre Jean-Luc Einaudi en diffamation. Mal lui en prend : manifestants, témoins et policiers à la retraite défilent à la barre pour raconter le "carnage". Cette fois, Papon admet une trentaine de morts, mais le tribunal lui donne tort : rendant hommage au caractère "sérieux, pertinent et complet" du travail de Jean-Luc Einaudi, les juges constatent que "certains membres des forces de l'ordre, relativement nombreux, ont agi avec une extrême violence, sous l'empire d'une volonté de représailles". Cette violence qui s'est manifestée "à chaud" lors de la manifestation, mais aussi "à froid" dans les centres d'internement, "n'était pas justifiée par le comportement des militants ce soir-là", conclut le jugement.
La version officielle du 17 octobre est désormais en lambeaux. Le temps de la commémoration est venu. Lors du 40e anniversaire, en 2001, le maire de Paris, Bertrand Delanoë, appose sur le pont Saint-Michel une plaque "à la mémoire des nombreux Algériens tués lors de la sanglante répression de la manifestation pacifique du 17 octobre 1961". En région parisienne, une vingtaine de plaques ou de stèles inscrivent désormais ces jours d'automne dans la mémoire collective. Les tensions restent vives - en 2001, le RPR et l'UDF ont voté contre l'apposition de la plaque de Saint- Michel -, mais le climat a changé. "En 2005, lorsque j'ai écrit le scénario de la première fiction sur le 17 octobre, Nuit noire, on était passé des braises chaudes de la passion au temps de l'histoire, raconte Patrick Rotman. Nuit noire tente d'ailleurs de comprendre plus que de dénoncer."
Il aura donc fallu trente, voire quarante ans, pour que le 17 octobre 1961 devienne une page de l'histoire de France. Une génération, presque deux. Le temps que les dirigeants politiques des années 1960 quittent la scène, que les historiens travaillent à l'abri des passions, que les archives officielles s'ouvrent et, surtout, que les enfants des immigrés algériens nés en France grandissent. "Pour les choses très douloureuses, il y a souvent un temps mystérieux de silence, soupire le réalisateur Mehdi Lallaoui. Les années mettent les choses à distance, les paroles deviennent possibles. L'occultation a failli réussir, mais le 17 octobre a fini par devenir une mémoire partagée, commune, reprise par tous les citoyens : c'était nécessaire pour qu'on puisse construire des passerelles de fraternité entre la France et l'Algérie."
Le puzzle de la mémoire collective a fini par se reconstituer, mais, pour beaucoup, il manque encore une pièce : la reconnaissance de l'Etat. "On ne demande pas que la France se mette à genoux pour dire sa repentance, poursuit M. Lallaoui. On ne souhaite ni vengeance ni punition. On aimerait simplement que l'Etat nomme ce qui s'est passé ce jour-là." "La connaissance du 17 octobre est là, mais elle ne fait que souligner l'absence de reconnaissance de ce crime d'Etat, ajoute l'universitaire Olivier Le Cour Grandmaison. Il faut rendre symboliquement justice aux victimes de 1961. Cela passe par une déclaration publique des plus hautes autorités de l'Etat."
Le gouvernement de François Fillon ne semble pas envisager le moindre geste, mais, avec les années, Mehdi Lallaoui est devenu patient. "Si ce n'est pas ce gouvernement, ce sera un autre", dit-il dans un sourire.
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17 octobre 1961 : notre mémoire ne se brade pas !



17 octobre 1961 : notre mémoire ne se brade pas !



par PIR





L’année 2011 marque le 50e anniversaire d’une date funeste : le massacre du 17 octobre 1961. Ce jour là, des manifestants (femmes, hommes et enfants) marchaient pacifiquement, à l’appel du FLN, pour dénoncer le couvre-feu discriminatoire dont ils étaient victimes et la dure répression qu’ils subissaient alors.
Même s’il a fallu pour ce faire attendre quarante années, la plaque commémorative inaugurée en 2001 sur le pont Saint-Michel par le maire de Paris a constitué un premier pas dans la reconnaissance officielle de ce crime. Cette avancée est le fruit du travail de nombreuses générations d’immigrés et de leurs enfants, et perpétué notamment par le collectif « 17 octobre 61 » qui, cette année encore, se mobilise pour que soient pleinement reconnues les responsabilités de l’État français dans ce massacre.
Un arc de forces de plus en plus large se prononce en faveur de cette revendication. Il faut s’en réjouir. Mais, il est nécessaire également de s’interroger sur les conditions et les ambiguïtés de ce grand ralliement.
« Ni vengeance, ni repentance », voilà en effet le credo final de l’appel signé par nombre de personnalités et relayé par Mediapart pour la « reconnaissance officielle de la tragédie du 17 octobre 1961 à Paris ». Pour ses rédacteurs, c’est la « justice de la vérité » et la « réconciliation des peuples » qui motivent leur initiative.
Si l’on s’accorde sur la nécessité d’une reconnaissance du crime par l’État français, qu’est-ce qui est au juste mis en cause sous les termes de « vengeance » et de « repentance » ? Les initiateurs de cet appel craignent-ils que les anciens colonisés et leurs descendants aillent « trop loin », qu’ils et elles fassent preuve de « ressentiment » ou de « haine » ? Même si ces craintes ne sont pas forcément partagées par tous les signataires, cette mise en garde (« Ni vengeance, ni repentance ») est au moins un gage que cette revendication sera portée par des mains supposées responsables. Des mains dont les intentions seraient claires, et qui sauraient, elles, les expliciter face aux sommations récentes pour « en finir avec la repentance coloniale ». Des sommations comme celles énoncées par Nicolas Sarkozy lors de son discours de Toulon (début 2007), qui nous demandait, à propos des colons d’hier, « de quel droit jugez-vous », « de quel droit demandez-vous aux fils de se repentir des fautes de leurs pères, que souvent leurs pères n’ont commises que dans votre imagination ? » Le Président de la République nous a ainsi prévenus : « si la France a une dette morale, c’est d’abord envers eux ». Pour contrer cette injonction et ce renversement des torts, un débat responsable impliquerait notamment de reconnaître la légitimité du ressentiment des anciens colonisés et de leurs descendants. Nous n’exigeons pas de chaque Français qu’ils se « repente » mais de l’État qu’il reconnaisse ses crimes comme nous exigeons de lui des excuses officielles ainsi que l’inscription dans les programmes scolaires des crimes coloniaux. Les mises en garde de l’appel parrainé par Mediapart sont donc au mieux inappropriées, au pire insultantes.
La « soirée de fraternité » qui a médiatisé l’appel de Mediapart a aussi été l’occasion de donner une tribune à David Assouline, sénateur, secrétaire national à la communication et la mobilisation du Parti socialiste, et acteur de l’équipe de campagne de Martine Aubry. À ce titre, et à l’aune des prochaines élections présidentielles, il est clair que sa présence et sa prise de parole n’ont rien d’hasardeux. Il est pour le moins particulièrement optimiste d’attendre du Parti socialiste qu’il se saisisse de l’occasion pour entreprendre la reconnaissance de sa propre implication dans les exactions coloniales et sa collaboration dans la consolidation de l’État raciste. L’histoire de ce parti en est indissociable. Souvenons-nous de François Mitterrand, qui en 1954, alors ministre de l’Intérieur, parlait d’ « abjecte rébellion algérienne », de sa « volonté de maintenir l’Algérie dans la République Française » ainsi que celle d’« employer tous les moyens pour préserver la France » : c’est bien lui qui n’admettait pas « de négociations avec les ennemis de la patrie » car « avec eux, la seule négociation, c’est la guerre, la guerre totale jusqu’à leur élimination. » C’est aussi le gouvernement du socialiste Guy Mollet qui, ayant obtenu des « pouvoirs spéciaux », donna pleins pouvoirs à l’armée qui en disposa de la manière que l’on sait en Algérie (tortures à échelle de masse, quadrillage de la population, etc.). Cette politique se poursuit aujourd’hui dans l’implication de ce parti dans toutes les politiques impériales de l’État français, sans négliger son soutien à la colonisation de la Palestine.
Le rôle des collectifs engagés autour de la mémoire du 17 octobre 1961 n’est pas de livrer cet engagement sur un plateau au Parti socialiste qui feint de se montrer tout disposé à entendre nos revendications alors que des échéances électorales de premier ordre l’attendent.
La mémoire de cette histoire n’est pas à brader, elle doit être une force vive pour façonner nos luttes d’aujourd’hui et pour comprendre les défis auxquels nous faisons face. Se contenter de mettre l’accent sur la responsabilité exclusive du préfet Maurice Papon constitue, par exemple, un obstacle à la prise en considération de l’implication des plus hauts niveaux de l’appareil d’État dans le crime du 17 octobre.
Notre travail consiste à faire le lien entre cet événement et le racisme qui organise notre société contemporaine, et notamment avec la perpétuation de violences policières systématisées. Pour exemple, on relève souvent que c’est la petite phrase de Papon (« Pour un coup donné, nous en porterons dix ») qui a donné l’élan suffisant aux agents de la police française et à ses supplétifs pour déchaîner une violence hors du commun qu’ils savaient « autorisée ». Mais aujourd’hui, combien de petites phrases pour déchaîner l’appareil policier ou judiciaire à l’encontre des descendants de colonisés ?
Deux jours après les révoltes de Villiers-le-Bel, le 29 novembre 2007, Nicolas Sarkozy déclarait devant des policiers et les gendarmes réunis au ministère de la Défense : « Mettez les moyens que vous voulez (...), ça ne peut pas rester impuni, c’est une priorité absolue. » Ces moyens ont notamment consisté en une distribution massive de tracts proposant la rémunération de témoignages anonymes. Il ne faut pas non plus oublier l’extraordinaire descente de CRS, de membres du Raid comme de la police judiciaire, tous en tenues anti-émeutes, qui ont pénétré les immeubles des habitants du quartier, armés de béliers pour défoncer les portes. Aujourd’hui, on parle de probables subornations de témoins. Ces déploiements d’exception ont conduit à l’arrestation de cinq présumés coupables dont le procès en appel est aujourd’hui en cours.
Garder en mémoire le massacre organisé du 17 octobre 1961, c’est ne pas cesser de remettre en cause le caractère colonial, racial et impérialiste de l’État français.
Parti des Indigènes de la République, Le 16 octobre 2011

Friday, April 08, 2011

La France, la Méditerranée et l'Afrique, vers une refondation du "troisième cercle"



Au-delà des révolutions arabes en cours, nous assistons à l'accélération d'un bouleversement stratégique plus ample, qui touche ce qu'il était convenu d'appeler le "troisième cercle" de priorité de l'action extérieure de la France. Après le cercle régional, c'est-à-dire européen, qui constitue notre environnement politique immédiat, et le cercle transatlantique, qui fixe le cadre de notre alliance à l'échelle globale, vient en effet le cercle parfois résumé rapidement comme celui de la "francophonie", mais qui s'étend en réalité au double espace méditerranéen et africain.
Dans les dernières décennies, la situation démographique, socio-économique et culturelle de ces deux espaces a considérablement évolué, pour venir finalement surprendre les pouvoir politiques les plus anciennement installés. Les implications en sont nombreuses pour la France. Elles nécessitent d'entamer une réflexion sur trois concepts stratégiques à redécouvrir : ceux d'interlocuteur, de proximité et d'intérêt partagé. Elles imposent ensuite d'innover sur deux plans : imaginer la relation "post-post-coloniale" et sortir des schémas classiques de la relation "patron-client". Ces chantiers-clés de la scène mondiale sont largement inexplorés. La France n'est pas dépourvue d'atouts pour y être pionnière, pour peu qu'elle souhaite les appréhender.
Il est ressorti des événements tunisiens et égyptiens de janvier et février que, pour placer le curseur avec justesse entre indifférence et ingérence dans sa relation à l'autre, mieux valait ne pas s'enfermer dans une relation exclusive avec le pouvoir exécutif. "L'interlocuteur" d'une politique extérieure ne doit donc pas être un système de pouvoir, mais l'ensemble des forces qui composent la vie politique nationale : ce n'est pas à un régime autoritaire de faire reconnaître son monopole de l'expression politique, mais à la politique étrangère d'une démocratie de faire reconnaître le pluralisme comme principe d'une relation.
Une telle posture, outre sa vertu éthique, a l'avantage d'éviter la dépendance à l'interlocuteur unique, lourde de conséquences lorsque ce dernier disparaît ou est rejeté de sa propre population, quand bien même il fut un partenaire fiable.
Vient alors le concept de proximité : la France entretient bien une relation privilégiée avec des pays africains et méditerranéens. Mais celle-ci, héritée de l'Histoire, est bâtie sur une interaction qui est d'abord sociale avant d'être politique. La proximité entre la France et la Tunisie, la Côte d'Ivoire ou le Liban repose sur des présences de populations, sur des ciments culturels (comme la francophonie), sur des interactions micro-économiques. Non sur l'intimité politique avec un décideur.
Le président Ben Ali n'était pas la Tunisie à lui seul, moins encore le premier ministre Saad Hariri (ni ses prédécesseurs) le Liban. Et le cas ivoirien, à cet égard, nous offre une bien absurde démonstration depuis l'élection de novembre 2010. Là où les intérêts des décideurs se révèlent plus étroits ou plus éphémères, ce sont bien les acteurs sociaux, par leurs demandes mutuelles, qui produisent entre deux pays des intérêts partagés durables : la paix et la stabilité, la réduction des inégalités, la modernisation, l'ouverture économique, sociale et culturelle... Le diplomate et le soldat y contribuent (comme au Liban et en Côte d'Ivoire, au sein de la Finul et de l'opération "Licorne"). Mais rien ne se fait plus sans les sociétés.
Prendre acte de cette donne suppose, en matière de politique extérieure, de tourner la page de la relation post-coloniale, qui eut son moment politique, mais vient de s'achever sous nos yeux. Il était sans doute incontournable, après les indépendances africaines, dans les grandes heures du non-alignement ou à l'apogée du nationalisme arabe, de refonder une relation si complexe sur la reconnaissance sans condition de la légitimité des nouveaux régimes. Il était également tentant, pour les Européens, de prolonger cette posture en voyant dans ces régimes - qui perduraient... - des alliés, des garants ou des remparts pour les intérêts stratégiques du moment (de la guerre froide à la lutte anti-terroriste).
Plusieurs populations arabes sont venues nous montrer, en ce début d'année, que cette vision devait évoluer, ou qu'elle ne devait pas primer sur toute autre considération. Une nouvelle page est donc à écrire. Elle s'avérera sans doute plus facile à élaborer avec les régimes les moins familiers (comme la Libye) qu'avec ceux que l'on connaissait mieux (comme la Tunisie, mais aussi l'Egypte). Nous entrons là, en quelque sorte, dans l'ère du "post-post-colonial".
Avec cette sortie des schémas connus, d'autres approches classiques disparaissent. Ainsi l'idée qu'il existe, dans la relation entre un pays du Nord et un pays du Sud, un Etat systématiquement patron et un autre systématiquement client, est désormais caduque. Chacun des acteurs a ses intérêts propres et se trouve en réalité, selon les dossiers, en position de fournisseur ou de demandeur.
En Afrique comme en Méditerranée, la France peut apporter beaucoup dans certains secteurs à ceux qui doivent être considérés désormais comme ses partenaires : une voix plus forte pour eux dans les instances internationales, un accès au système éducatif européen qu'il faut impérativement réformer, une meilleure prise en compte de leurs revendications politiques et économiques... Mais elle devra aussi solliciter leur soutien dans d'autres domaines, qui ne se situent pas tous dans la sphère de la sécurité : la contribution de ces pays aux enjeux environnementaux, culturels, énergétiques, entre autres, est fondamentale. Ces intérêts croisés pourront être discutés cartes sur table, pour renforcer la proximité évoquée ci-avant, et évacuer par la même occasion les ambiguïtés d'une histoire tourmentée.
Face à cette nouvelle ère qui s'ouvre, davantage de doutes nous attendent que de voies toutes tracées. Cela nécessitera la formulation de priorités claires, la définition des moyens à y consacrer et, surtout, une forte capacité d'innover et de renouveler les approches internationales. C'est là, très probablement, que la France est attendue.
Frédéric Charillon, professeur en science politique et directeur de l'Institut de recherches stratégiques de l'école militaire (Irsem)
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Monday, July 19, 2010

Immigration en France 1



Ce documentaire est composé d'images d'archives qui nous montrent comment étaient perçues tout au long du siècle les populations des territoires colonisés par la France, puis essait de comprendre ou d'expliquer l'installation dans les mentalités de certains clichés qui persistent. 
Wikio

Saturday, May 08, 2010

Le "Dossier noir" de l'armée française en Afrique



Raphaël Granvaud   
"Que fait l'armée française en Afrique ? (1)", c'est le titre du dernier " Dossier noir " de l'association Survie paru aux éditions Agone. Un dossier on ne peut plus actuel en cette année de commémoration du cinquantenaire des indépendances africaines. Rencontre avec son auteur, Raphaël Granvaud, qui revient sur certaines questions abordées dans ce dossier.
Entretien de Dénètem Touam Bona
La troisième partie de votre livre s'intitule "la réhabilitation du colonial", j'ai ressenti un vrai malaise à sa lecture. Je ne savais pas que l'armée française, du moins les forces spéciales opérant en Afrique, étaient travaillées à ce point par la nostalgie du colonialisme. Je me demande s'il ne faut pas voir dans la forte implication militaire française en Afrique, au-delà des enjeux économiques et géopolitiques, une manifestation de puissance. Comme si la France n'avait toujours pas digéré les indépendances africaines, comme si elle ne pouvait renoncer à être une "plus grande France" (formule qui désignait l'empire français)…

     
Les hommes politiques le revendiquent très clairement, qu'il s'agisse de Mitterrand, de Chirac ou de Sarkozy, on retrouve toujours dans leurs discours l'idée que "la France doit garder son rang dans le monde". On sent bien que c'est l'argument qui légitime le maintien de cette présence militaire en Afrique. Bien sûr cette présence offre de nombreux avantages : elle conditionne, dans une large mesure, la possibilité d'entretenir des situations de monopole économique dans certains pays et de surveiller des ressources stratégiques.
      


D'ailleurs certains régimes africains comme ceux du Tchad ou de la Centrafrique ne tiennent que par la force des armes, que par le soutien de l'armée française. 

    
Depuis les indépendances, le prétexte majeur du maintien de la présence militaire française c'est de défendre les pays africains, avec lesquels on a passé des accords militaires, contre des agressions extérieures. Dans les faits, il n'y a quasiment jamais eu d'agressions extérieures, l'armée française n'a servi qu'à gérer les problèmes internes à des régimes confrontés à des rébellions armées ou à des mouvements populaires.
 
    

Le plus souvent, les armées des Etats africains postcoloniaux se comportent vis-à-vis de leurs propres populations comme des armées d'occupation. Leurs forces armées sont conçues avant tout pour répondre au péril de l' "ennemi intérieur" et non à celui d'une agression extérieure. Vos analyses montrent clairement la responsabilité de la France dans cet état de choses. 

     
Absolument, ça faisait partie du kit théorique doctrinal qui a été inculqué aux officiers africains formés dans les écoles militaires françaises. Il faut rappeler qu'au moment des indépendances, les armées africaines sont créées de toute pièce : elles constituent alors une sorte de prolongement de l'armée coloniale française. Les armées africaines sont des filiales de l'armée française, elles sont structurées sur le même modèle, formées à partir de la même idéologie : la doctrine militaire de la "guerre révolutionnaire", de la "contre-insurrection" qui veut que le rôle principal de l'armée soit le "contrôle de la population". Mais pour les armées africaines, il ne s'agit pas du contrôle d'une population étrangère comme dans le cas de l'armée française en Algérie. La mission des militaires africains est de contrôler leurs propres populations, mais avec les mêmes méthodes que l'armée française a employées dans ses guerres coloniales. C'est ce qui s'est passé au Cameroun, au moment de l'indépendance, dans la guerre sanglante menée contre les maquis de l'UPC (Union des Populations Camerounaises). Dans le cas du Rwanda, le chercheur Gabriel Périès a retrouvé des mémoires d'officiers rwandais, formés en France dans les années 80-90, dans lesquels on retrouve cette obsession de lutter contre l'ennemi intérieur, de mettre en œuvre des tactiques contre-insurrectionnelles. Menée à son terme, la logique du " contrôle de la population " conduit au génocide…
    

En dressant la généalogie de la guerre contre-insurrectionnelle, votre livre souligne les continuités et similitudes qui existent entre guerres coloniales d'Indochine et d'Algérie et guerres postcoloniales du Cameroun (une guerre occultée) et du Rwanda.

     
Je n'ai fait que rapporter des travaux qui existent sur le sujet. Officiellement, depuis la fin de la guerre d'Algérie, ces théories contre-insurrectionnelles sont remisées et des méthodes comme la torture ou la guerre psychologique proscrites. Dans les faits, il y a eu une première vague d'exportation des tactiques anti-subversives françaises à destination des dictatures sud-américaines : des gens comme le général Aussaresse (connu pour ses révélations sur l'usage systématique de la torture en Algérie) ont pu ainsi continuer à transmettre leur " savoir-faire "… Puis ce savoir-faire anti-insurrectionnel a été recyclé en Afrique francophone pour gérer les indépendances et la période post-indépendance. Moi, ce que j'ai essayé de montrer, c'est que cette tradition de la "guerre révolutionnaire" se poursuit aujourd'hui, de façon plus subtile. Quand on lit les publications militaires contemporaines, on retrouve des références à des gens comme Trinquier (théoricien principal de la "guerre contre-insurrectionnelle"), mais aussi des références aux techniques de conquête coloniale de Liautey ou de Gallieni (guerres coloniales de "pacification" fin 19ème - début 20ème siècle) ; des stratèges qui reviennent au goût du jour quand il s'agit de penser des situations de conflit comme celles de l'Afghanistan ou de la Côte d'ivoire.
      


Sur le plan des savoir-faire et des discours, l'armée française entretient donc un rapport intime avec son histoire coloniale. Y a-t-il une spécificité de l'armée française de ce point de vue là ?

    
Les militaires français considèrent qu'il y a une tradition culturelle française plus forte que celle des anglo-saxons sur le plan du contact avec les populations. L'armée française prétend détenir un vrai savoir-faire lui permettant de mieux se faire accepter en tant qu'armée d'occupation. C'est la question du "contrôle des populations". Pour les militaires français, il ne faut pas faire comme les Américains qui arrivent, militairement par la force, et qui ensuite se barricadent. L'armée française se flatte d'être capable d'agir de manière psychologique, en menant des opérations "civilo-militaires" pour faire accepter auprès des populations civiles la présence des militaires. Toujours avec cette idée, qui remonte à l'Indochine, qu'on va pouvoir séparer dans la population le bon grain de l'ivraie, et couper les rébellions de leurs bases populaires.
      


L'armée française a-t-elle recours à des savoirs de type ethnologique dans son approche des populations des pays occupés ?

     
Quand on gratte un peu, on retombe toujours sur une espèce de prêt à penser, directement issu de la période coloniale. Les forces spéciales françaises sont sensées, en plus d'un savoir-faire proprement militaire, posséder un savoir culturel, ethnologique qui les rendrait plus à même d'opérer dans certaines zones géographiques du monde, en particulier en Afrique. Ces savoirs "culturalistes" reposent sur des conceptions complètement dépassées d'un point de vue universitaire. Quand on lit des interventions d'officiers dans des colloques, on trouve des choses absolument ahurissantes comme : "la présence de l'armée française est nécessaire parce que les Africains ont du mal à se projeter dans l'avenir". Les mêmes clichés éculés qui émaillaient le discours de Dakar de Sarkozy : ce vieux fond colonial qui prétend être une connaissance permettant une intervention sur des populations.
      


Revenons sur le cas du Cameroun, le premier pays africain, en 1960, à accéder à l'indépendance (le 1er janvier). Du milieu des années 50 au début des années 70, il s'est produit une véritable guerre dans ce pays : des dizaines de milliers de morts, plus de 100 000 selon certaines sources. Cette guerre menée contre l'UPC par un régime à la solde de la France relève-t-elle, elle aussi, de la guerre "anti-insurrectionnelle" ?

     
Le chercheur Gabriel Périès a montré récemment comment les dispositifs mis en place en Algérie ont été décalqués au Cameroun à la même époque (2). Le quadrillage des territoires, la torture à grande échelle, la déportation des populations, la politique de la terre brûlée, tout ce qui se faisait en Algérie a été repris tel quel au Cameroun. Il faut signaler sur le sujet l'excellent documentaire "Autopsie d'une indépendance" (3) dans lequel on peut entendre Mesmer déclarer à propos des bombardements des villages au napalm que "ce n'est pas important". Ce sont des choses qui, ces dernières années, commencent à remonter à la surface.
      


Cela remet donc complètement en question le mythe d'une "décolonisation douce"…

     
La " décolonisation en douceur " reste la version officielle si l'on se réfère aux programmes scolaires en histoire au collège ou au lycée. Un des enjeux de l'étude de la décolonisation c'est de montrer qu'il y a eu, d'un côté, une décolonisation violente, celle de l'Algérie et, de l'autre, une décolonisation qualifiée de pacifique, de "douce". Les cas du Cameroun et de Madagascar suffisent à montrer que c'est un mythe complet : le mythe des indépendances en douceur préparées par Deferre et de Gaulle après la conférence de Brazzaville en 46. Dans les faits, tout ce qui a été concédé par la France l'a été contre le gré de la métropole, souvent après des tentatives désespérées de reprise en main violentes. Cela s'est accompagné d'un processus d'élimination des mouvements indépendantistes et de leurs leaders, mais aussi de la promotion d'hommes politiques à la dévotion des intérêts français. Dans l'après-guerre, il y a eu une émergence de mouvements indépendantistes, autonomistes, progressistes, révolutionnaires, un vent d'espoir irrésistible : il y avait des idéologies variées qui mobilisaient les populations, et ces mouvements ont été étouffés, brisés, parfois, comme dans le cas du Cameroun, complètement éradiqués. Il y a donc eu une longue période où les populations africaines ont été orphelines d'un certain nombre de mouvements et de leaders. Ça commence à renaître maintenant avec les mouvements sociaux africains et les contre-sommets où la question de la domination néocoloniale est au centre des préoccupations de la société civile ; qu'il s'agisse de la présence française ou de systèmes plus mondialisés comme la dette et les politiques imposées par le FMI et la Banque Mondiale.
      


Revenons à l'armée française. Dans votre livre vous mentionnez un "détail" qui fait froid dans le dos : les troupes de marine sont toujours surnommées la "Coloniale"…

     
Les questions de tradition et d'identité sont des questions extrêmement fortes, en particulier dans les forces spéciales, dans cette composante de l'armée française issue de l'armée coloniale. Les troupes de marine sont extrêmement fières de leur passé colonial, elles en revendiquent l'esprit et les méthodes. Les prises d'armes comme les éditoriaux de leur revue L'Ancre d'or continuent à se clôturer sur ces mots " Et, au nom de Dieu, vive la Coloniale ! "
      
Et j'imagine qu'on retrouve souvent ces troupes de marine dans les opérations françaises menées en terre africaine.

      Elles composent en effet la majeure partie des forces spéciales auxquelles on fait appel lors des opérations sensibles : des opérations "coups de poing", des opérations à forte teneur en renseignement. On les retrouve également dans les opérations européennes (EUFOR). Lors de la première d'entre elles, en République Démocratique du Congo, en 2003, la France s'était flattée d'avoir inculqué un certain nombre de méthodes à des forces militaires européennes, en particulier aux forces spéciales suédoises. Depuis on se demande quelles méthodes puisque parmi ces forces suédoises, certains militaires s'étaient plaints auprès de leur hiérarchie d'avoir eu à subir la vision d'actes de torture pratiqués par des militaires français sur des congolais. Ca a fait beaucoup de bruit en Suède, beaucoup moins en France…
      


Est-ce qu'il y a un contrôle du Parlement français sur les opérations militaires menées en Afrique ?

  
Théoriquement, depuis la modification constitutionnelle opérée à l'été 2008, il y a un droit de regard du parlement sur les opérations extérieures, mais un droit extrêmement limité. Les députés ont le droit d'être informé d'une opération extérieure dans les 3 jours après son déclenchement, ils restent donc mis devant le fait accompli. Le parlement ne possède un pouvoir de contrôle que sur les opérations lourdes de plus de 4 mois (qui ne représentent qu'une petite partie des opérations militaires) dont il peut refuser le renouvellement. Il n'y a aucun contrôle par contre sur les opérations secret-défense spéciales et les opérations clandestines de la DGSE.
      


Le Tchad et la République Centrafricaine (RCA) représentent certainement aujourd'hui l'exemple le plus caricatural de l'ingérence militaire française dans certaines régions d'Afrique. Vous consacrez d'ailleurs une place importante dans votre livre à ces deux terrains d'intervention.

     
En 2006, en RCA, la France a monté une opération du même type que Kolwezi (sauvetage du régime de Mobutu grâce à l'intervention des parachutistes français) : l'armée française a largué des parachutistes pour reconquérir Birao, dans l'ignorance totale de la population française mais aussi des parlementaires. Cette opération a sauvé le régime du président centrafricain Bozizé. Ce type d'opération reste aujourd'hui tout à fait possible. Plus récemment, lors de la dernière offensive sérieuse des rebelles sur la capitale tchadienne, il y a eu une intervention officielle de l'armée française sous prétexte de sécuriser ses ressortissants. Cette opération a permis de sécuriser l'aéroport d'où ont pu décoller les mercenaires d'Idriss Deby… D'après le journal La Croix, la "sécurisation" de l'aéroport de N'Djamena s'est accompagnée aussi d'une intervention militaire des forces spéciales françaises qui ont pris directement part aux combats contre les rebelles : une opération clandestine qui n'est toujours pas reconnue par les autorités françaises...
      


Dans son dernier rapport sur la Centrafrique, Human Rights Watch est très critique par rapport aux dernières interventions de l'armée française en RCA. 

     
Dans le rapport qu'elle a publié en 2007, l'ONG a pointé un certain nombre de choses : elle a détaillé la politique de terre brûlée menée par l'armée centrafricaine à l'égard des populations du Nord, des populations accusées de soutenir les mouvements rebelles. Là aussi, on retrouve les techniques coloniales françaises : il s'agit de terroriser les populations afin de priver de leur soutien les mouvements rebelles. Les exactions les plus graves ont été commises dans le sillage direct des interventions militaires françaises. Après la reprise de Birao par l'armée française, cette ville a été ravagée par les forces centrafricaines. A l'époque, dans les journaux, les militaires français ont fait peser la responsabilité des destructions sur les rebelles. On sait depuis qu'il s'agissait d'une tentative de dissimulation qui relève de la complicité de crime de guerre. Il y a également dans le rapport de HRW des photos qui interrogent : on voit des officiers français à proximité directe de l'OCRB (Office Central de Répression du Banditisme), une sorte de milice qui se livre à des exécutions sommaires.
      


Vu la nature de ses interventions en Afrique, la France est-elle vraiment en mesure de commémorer le cinquantenaire des "indépendances" africaines ?

  
   
On sent qu'il y a un gros malaise au niveau de la commémoration de ce cinquantenaire. Ce malaise n'est pas étranger au fait que toutes les interventions orales de Nicolas Sarkozy sur la question de l'Afrique affirment une volonté de rupture avec les pratiques de ses prédécesseurs. Mais en dehors des discours, de rupture on n'en voit pas : c'est toujours le règne des pressions diverses, des émissaires occultes, des accords secrets, des opérations clandestines. On va avoir en guise de célébration des choses assez caricaturales : un défilé du 14 juillet où, sous couvert de rendre hommage aux tirailleurs africains, on va inviter des armées comme celles du Cameroun ou du Congo connues pour leurs exactions envers les populations. La véritable décolonisation et la célébration de cette décolonisation restent à faire...

1. Que fait l'armée française en Afrique ? Editions Agone, oct. 2009.


2. cf. Une guerre noire, enquête sur les origines du génocide rwandais (1959-1994), Gabriel Périès et David Servenay, Editions La Découverte, 2007.


3. Cameroun, Autopsie d'une indépendance, réalisation Gaëlle Le Roy et Valérie Osouf, durée 52', production : France 5 / Program 33, 2007.


Source: Africultures


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