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Sunday, May 27, 2012

Eric Toussaint : « La Grèce et l’Europe dans les chaînes de la dette »

Interview d’Eric Toussaint par Przemysław Wielgosz (1)

Eric Toussaint : « La Grèce et l’Europe dans les chaînes de la dette »


Éric TOUSSAINT
Photo du film "Debtocratie”


De nombreux experts et politiciens européens considèrent que la crise des dettes publiques dans la zone euro a été maîtrisée avec la récente réduction négociée de la dette grecque de 50 %, et la nouvelle tranche d’aide de 130 milliards d’euros. Pouvons-nous effectivement pousser un soupir de soulagement ?
Tout d’abord, cette aide à la Grèce est un cadeau empoisonné. Il s’agit avant tout de sauver les grandes banques privées européennes qui investissaient auparavant dans les obligations grecques. Les gouvernements des pays européens pensent que si la Grèce avait suspendu le remboursement de la dette, on aurait eu un effet de domino, et l’Union européenne serait tombée dans une crise systémique qui toucherait également ces banques-là. Deuxièmement, ce prétendu cadeau, c’est en réalité un prêt, c’est-à-dire de nouvelles dettes. L’aide européenne pour Athènes, soi-disant si généreuse, c’est tout simplement 130 milliards de nouveaux crédits. Pas besoin d’être docteur en mathématiques pour comprendre que si d’un côté on réduit la dette de 107 milliards, et de l’autre on prête 130 milliards, alors nous aurons au bout du compte une augmentation du montant de la dette. Troisièmement, ce nouveau plan d’aide à la Grèce ne signifie pas la fin de la crise. Car, de toute manière, le niveau de l’endettement de la Grèce est insoutenable. La Troïka (la Banque centrale européenne, la Commission européenne et le Fonds monétaire international) prévoit qu’en 2013 la dette de la Grèce représentera 164 % du PIB. Or la politique que la Troïka impose à la Grèce a déjà abouti à une réduction des recettes fiscales du gouvernement. L’activité économique va continuer à se contracter avec les réductions des dépenses publiques et privées, des salaires et de l’emploi. Dans une telle situation, il n’y a pas pas de moyens financiers suffisants pour le remboursement de la dette. C’est pourquoi, de nombreux économistes pensent dès maintenant que à l’avenir il faudra un nouveau plan de crédits pour le gouvernement de la Grèce.
De nombreux journalistes et experts polonais répètent que la crise de la dette est le résultat de la fainéantise des travailleurs grecs, des salaires trop hauts, des prestations sociales trop élevées et du secteur public trop développé. Tout simplement, les Grecs vivaient au-dessus de leurs moyens, se sont endettés, et maintenant toute l’Europe doit payer pour eux. La même rhétorique accompagne d’ailleurs les débats sur le danger d’une crise en Pologne. Chez nous aussi, la responsabilité de l’augmentation de la dette publique est imputée aux travailleurs, à leurs prétendus hauts salaires et leurs prétendus privilèges sociaux.
C’est une campagne mensongère. Les statistiques de l’Organisation internationale du travail et de l’OCDE montrent qu’en moyenne annuelle le travailleur grec travaille plus que le travailleur allemand. Le problème n’est pas du tout que les Grecs vivent au-dessus de leurs moyens. Bien sûr, il y a des problèmes en Grèce : il y a certains catégories de la société qui ne paient pas d’impôts, mais ce ne sont pas les travailleurs. Par exemple, l’Eglise orthodoxe ne paie pas d’impôts, ainsi que tout les armateurs de navires qui constituent un secteur extrêmement puissant dans l’économie grecque. Ce sont leurs privilèges qui alimentent les déficits, lesquels débouchent sur une augmentation de la dette publique.
En Pologne, la dette publique n’est pas trop élevée en comparaison avec la Grèce, l’Italie ou l’Espagne. N’avons-nous donc rien à craindre ?
En effet, la dette publique n’est pas un danger immédiat pour la Pologne. Le danger par contre, c’est le niveau très élevé de la dette privée, parmi les plus hauts en Europe. Le deuxième danger pour la Pologne, ce sont les politiques néolibérales menées par le gouvernement polonais, conformément aux recommandations de la Commission européenne. Ces politiques font baisser la demande publique, c’est-à-dire par exemple les dépenses pour l’éducation ou la santé. En même temps, il n’y a pas de politique de création d’emplois dans le secteur public. Au lieu de cela, nous voyons en Pologne une politique consistant à réduire les salaires et toutes les prestations sociales. Le bas niveau des salaires fait que même les groupes sociaux dont la consommation augmente y arrivent moyennant l’augmentation de l’endettement privé, ce qui constitue un danger pour l’économie. La poursuite du cours politique actuel pourrait aboutir à une explosion de la dette privée, laquelle - en cas d’intervention de l’Etat (qui couvrirait des créances privées par de l’argent public) - peut rapidement se transformer en dette publique. Bien sûr, la politique néolibérale permet à une partie de la société polonaise de s’enrichir, mais il s’agit d’une petite minorité qui s’enrichit aux frais de la majorité.
Depuis l’automne de l’année dernière, il y a de plus en plus de débats sur la sortie de la zone euro comme un moyen de sortir de la crise pour des pays comme la Grèce. Parallèlement, l’éventualité de l’adoption de l’euro par des pays comme la Pologne suscite de grandes interrogations.
Je pense que dans les années à venir la Pologne ne devrait pas entrer dans la zone euro. Toutefois, en ce qui concerne la question d’une éventuelle sortie de certains pays de la zone euro, c’est une proposition importante, mais personnellement je ne recommande pas la réalisation de ce scénario à des pays comme la Grèce ou le Portugal. Je comprends néanmoins que certains économistes et certains groupes sociaux considèrent cette solution comme indispensable. Si nous voulons des solutions qui puissent être avantageuses pour la population dans son ensemble, alors nous devons reconnaître qu’une sortie de la zone euro exige la mise en œuvre d’une série de mesures radicales : l’introduction d’un contrôle total sur les mouvements de capitaux pour empêcher leur fuite, la nationalisation des banques, etc. Afin de compenser les effets d’une dévaluation de la monnaie, il faudrait augmenter les salaires et les prestations sociales. Tout ceci serait possible uniquement si l’on procédait à une redistribution radicale des richesses et du patrimoine national. Ce n’est pas impossible.
Quelle est l’alternative aux politiques imposées aux populations européennes par des instances non-démocratiques de pouvoir supranational comme la Troïka ? Autrement dit, qui devrait décider quelle partie de la dette est illégale ou injuste, illégitime ?
Je ne vois qu’une seule alternative : celle qui s’appuie sur la mobilisation des citoyens, sur leurs initiatives menées par en bas. En 2011, nous avons vu de nombreuses mobilisations sociales en Espagne et en Grèce, que l’on a appelé Mouvement des Indignés. Puis, à Londres, nous avons vu le mouvement Occupy the City, et aux Etats-Unis le mouvement Occupy Wall Street. Je pense qu’avec le printemps, les citoyens de nombreux pays d’Europe, en particulier les jeunes, sortiront sur les places publiques et recommenceront les occupations dans le but d’élaborer en commun des alternatives, et afin de faire pression sur les gouvernements pour les obliger à opérer un tournant dans la politique de l’Union européenne. En même temps, on ne peut pas attendre passivement que les gouvernements des pays de l’UE se mettent d’accord et prennent des mesures, ou que les membres de la Commission européenne se décident à changer de cap. C’est pourquoi, si un gouvernement de gauche se mettait en place dans un pays comme la Grèce, il devrait mener une politique d’indiscipline, de désobéissance envers les recommandations de la Commission européenne, de la BCE et du FMI. Il s’agit par exemple : 1. de rejeter la "règle d’or" qui limite le déficit public ; 2. de suspendre le remboursement de la dette et, de proclamer à la suite d’un audit à participation citoyenne, la répudiation de la partie illégitime de la dette publique ; 3. d’abroger tous les plans d’austérité imposés par la Troïka ; 4. d’exproprier les banques et les assurances en les transférant dans le secteur public, sous contrôle citoyen ; 5. d’instaurer des mesures fiscales pour faire payer les riches et l’église orthodoxe. Etc. De cette manière, les pouvoirs publics pourront récupérer des ressources financières pour réamorcer la croissance et relancer l’économie.
En l’absence d’un véritable gouvernement de gauche, en ce qui concerne la décision d’annuler la partie illégitime de la dette, ce qui sera décisif, c’est l’audit citoyen. Dans des pays comme la Grèce, l’Espagne ou la France, des initiatives citoyennes par en bas se développent déjà, visant à réaliser un tel audit aussi bien au niveau national que local ou municipal. Aujourd’hui, des dizaines de milliers de personnes sont engagées dans ce mouvement. L’audit ou simplement le refus de rembourser la dette illégitime a déjà réussi dans des pays comme l’Argentine (en 2001), l’Equateur (en 2008) ou l’Islande (en 2010-2011). Ces pays se sont débarrassés d’une partie du fardeau de la dette, laquelle ne faisait qu’apporter des bénéfices aux milieux financiers, tout en bloquant le développement social. Et ils s’en sont bien sortis.
Quelles sont les similitudes entre la crise de l’endettement du Tiers Monde et l’actuelle crise de la dette dans l’UE ?
Les peuples des pays de l’UE sont soumis actuellement à la même politique que celle à laquelle on soumettait les peuples d’Amérique Latine dans les années 80 et 90. Dans les pays du Tiers Monde, tout comme aujourd’hui en Europe, la crise de la dette publique était instrumentalisée par les gouvernants et les institutions financières internationales pour mettre en œuvre toute une panoplie de moyens et décisions économiques qui ressemblent énormément, presque comme deux gouttes d’eau, à la politique menée actuellement dans l’UE. Je pense avant tout à la réduction des salaires, aux licenciements massifs dans l’administration et dans le secteur public, à l’augmentation de la TVA, à la politique de zéro déficit budgétaire. Les peuples d’Amérique Latine ont payé un prix exorbitant pour la réalisation de ces recommandations, et il leur a fallu pas moins de vingt années pour s’en débarrasser. Une question se pose : de combien de temps les peuples européens auront-ils besoin pour se libérer des chaînes du néolibéralisme ?
Eric Toussaint
http://www.cadtm.org
[1] Interview publiée dans l’hebdomadaire polonais Przekrój du 20 mai 2012
http://www.przekroj.pl/artykul/815912,877906-Europa-w-petach-dlugu.html
La présente version en français a été revue par l’interviewé.
Traduit du polonais par Stefan Bekier

Thursday, December 08, 2011

Austérité en Europe : les loups sont dans la bergerie.



Samuel MOLEAUD


Les loups sont dans la bergerie. Le casse du siècle par effraction existe, sous nos yeux, impuni, décomplexé. Il est même encouragé par les bergers qui renâclent à protéger les enclos et ont stoppé leur intervention pour nourrir les ovinés les plus fragiles et fébriles. Pire, ces derniers sont délibérément jetés en pâture, livrés dans la gueule du loup par des traitres piètres bergers.
J’ai écrit en septembre 2011 une diatribe dénonçant la mascarade de la crise qui cache une Offre Publique d’Achat de la finance sur les États européens, un coup d’État monumental maquillé par la peur de l’ampleur des dettes publiques. Voici en quelques sortes, le second volet.

1. La crise de la dette est une marque déposée.

Elle est une appellation d’origine (in)contrôlée qui se nourrit de la peur qu’elle voudrait semer. Traditionnellement, le pouvoir aime à se prendre pour un berger guidant le « troupeau dérouté » de citoyens, moutons de panurge apeurés qui convergent vers l’obéissance et consentent à l’inacceptable. Pour combien de temps encore vont-ils accepter la lame de fond qui les rend impuissants, cette humiliation qu’ils vivent en regardant du bout d’un écran plat leurs congénères se faire manger par ces loups ? Combien de gémissements de douleur ou de rage ravalés au fond des entrailles au lieu de les extirper et les cracher à la face de toute autorité injuste ? Ce n’est pas une invasion soudaine, les symptômes d’un massacre financier étaient visibles depuis trois, peut-être quatre décennies de grignotage successifs des enclos du troupeau. Résultat, parce que les bergers ont abandonné leur programme de lutte contre les prédateurs, la transhumance se termine chaque année dans des effusions de sang. En résumé, une bande de prédateurs surpuissants qui sévissent ci et là, d’une manière complètement déraisonnée et manifestement préméditée, sont en train de faire sauter tous les verrous des enclos qui les gênent afin de prendre le contrôle total des pâturages.
Par peur de vaciller face aux clameurs populaires qui commencent à s’unir et muter en actions collectives, les institutions bancaires élaborent leur plan de contre-attaque. Elles pilonnent de toutes parts tout ce qui peut enfreindre leur loi inique du profit : institutions publiques, intervention de l’État dans l’économie, existence d’un socle juridique, droit social, droit du travail, santé et systèmes publics de protection sociale, éducation, sécurité publique, etc., et sont en passe de réaliser une véritable fusion-acquisition des États-Nations. L’Europe voit la guerre financière qu’elle menait ailleurs en Amérique Latine, en Afrique se retourner contre elle, avec la crise de la dette pour choc de grande ampleur.
En réponse à une dette qui enfle, le gouvernement choisit de résoudre la crise de l’oligarchie par une politique de rigueur, communément appelée « austérité ». Mais il faudrait savoir ce que c’est que « l’austérité », et à qui sert-elle. Les politiques de rigueur votées massivement en Europe sont les plus graves de toute l’Histoire des États-Nations, et produisent un coup d’État général qui ne s’est jamais produit. C’est une première et nous sommes tous enrôlés dans une guerre sans combattre : le salarié contre son chef qui impose productivité et rentabilité pour son chiffre, le contribuable qui paye les impôts que les oligarques défiscalisent, le citoyen qui se fourvoie en votant pour des gouvernants affairistes. C’est la guerre de la finance contre le droit et l’État qui se mondialise. Et le nerf de cette guerre se trouve dans le concept de la dette publique, ses intérêts et son remboursement.
Le remboursement de la dette publique est un argument de propagande afin de faire accepter aux masses la politique de rigueur, un plan d’ajustement structurel que les élites imposent arbitrairement aux contribuables, et qui concentre encore le capital mondial. Dire qu’il faut rembourser la dette correspond à se résigner et accepter l’Offre Publique d’Achat des banques sur les institutions publiques, dans la mesure où une large part de cette dette publique des États est constituée des taux d’intérêts (usure) abusifs, des dettes privées de 2008 des agences de crédit et des entreprises multinationales qui en plus, pratiquent l’évasion des capitaux vers les paradis fiscaux. La conséquence de cet assaut qui se déroule sous nos yeux est une nouvelle féodalisation de l’Europe, mais en version bien plus cynique que celle d’avant 1789.

2. Une fiscalité injuste qui aggrave la dette publique.

En plus de la dette publique dite « insoutenable », l’État souffre d’un manque à gagner colossal en termes de recettes fiscales. Parler de la dette, c’est aussi évoquer le financement de l’économie nationale. L’État peut se financer avec plusieurs instruments : l’impôt, la création monétaire et l’emprunt.
L’annonce d’une hausse des taux d’imposition est souvent mal perçue par la population, surtout lorsqu’il faut batailler pour conserver son siège aux prochaines élections. La fiscalité repose sur les ménages modestes qui, assommés de TVA et d’impôts indirects à la consommation, voient leurs salaires s’aspirer littéralement pendant que les plus hauts revenus sont placés aux Bermudes, en Suisse ou à Monaco, non-assujettis à l’impôt. Un transfert qui créée un assèchement des recettes fiscales de plusieurs milliards de dollars par an. Une interdiction des mesures d’exonération fiscale pour les plus riches permettrait à l’État de réduire sa dette publique sans aucune privation de toutes parts, à l’instar de ce que propose le Front de Gauche : taxer à 100% les revenus supérieurs à 300 000€, par exemple.
Secondement, la création monétaire reviendrait à desserrer le crédit pour que la Banque de France injecte de la monnaie dans l’économie, afin de soutenir la demande en monnaie de transaction (celle que l’on utilise pour consommer). La monnaie nationale se trouve dévaluée, mais en économie raisonnée, elle permet de relancer la consommation, la demande et l’emploi. Puisque l’État ne bat plus la monnaie depuis la création de la Banque Centrale Européenne, ce mécanisme a disparu. Feu l’impôt car il prive les modestes ou fâche les riches, feu la création monétaire car interdite par Bruxelles, il ne reste à l’État que l’emprunt…sur les marchés financiers, à des taux exorbitants !
Le taux de l’impôt sur les sociétés est dégressif, ce qui fait qu’une multinationale est taxée à 8% lorsqu’un artisan, une SARL ou un individuel sera imposé à hauteur de 30%, la logique démocratique voudrait que cela soit l’inverse. Pire, les capitaux bruts des grands investisseurs fuient vers les paradis fiscaux. Ainsi, les contribuables les plus riches reçoivent des sommes à six chiffres de défiscalisation de leurs revenus de la part du Trésor Public chaque année, et en parallèle, chaque mesure fiscale des gouvernements depuis les présidences de F. Mitterrand et suivies, vise à augmenter la TVA. En vingt ans, ce seraient près de 200 milliards d’euros qui ont indirectement « glissé » du public au privé de cette manière. De traités en traités, la politique économique néolibérale de l’UE pousse l’État à emprunter des milliards d’euros sur les « marchés financiers » pour financer l’économie nationale. Il comble son manque-à-gagner par l’emprunt bancaire tout en n’assurant pas son remboursement auprès des rentiers, de ceux qui pourraient apporter du capital.

3. D’où vient la dette publique ?

La dette augmente lorsque la dépense est supérieure à la recette, évidemment. Alors l’État réduit sa dépense, comme s’il ne pouvait point augmenter ses recettes nettes en taxant par exemple les hauts-revenus, les transactions financières (c’est-à-dire porter un coup à la spéculation effrénée et aussi réinstaurer des droits de douanes abolis par l’OMC), en empêchant l’exonération et l’évasion fiscale.
Jamais il n’y a eu autant de richesses créées et d’argent généré en France, puisque les taux de croissance restent positifs. Les pays ont une croissance molle, certes, mais celle-ci fait tout-de-même augmenter chaque année le PIB de l’économie, et jamais la rémunération du travail fut aussi basse par rapport à celle du capital. Mais le peuple européen doit renoncer à ses allocations, ses emplois, ses salaires, sa santé, son éducation pour faire gagner dix milliards d’euros à l’État tandis que les financiers, sur les canots de sauvetage en face du Titanic ébréché, observent via les grandes banques d’affaires, leur pillage du casino royal.
3.1. Une dette privée transformée en dette publique.
Suite à la menace de l’effondrement imminent du système bancaire en 2008, les États ont pris en charge les milliards de dettes privées (ce qui était une socialisation des pertes) en prêtant aux banques des sommes pharamineuses pour les refinancer, ce à des taux quasiment nuls, à 2-3%. Cette recapitalisation des banques s’est accompagnée d’une explosion comme jamais des dettes publiques européennes, il est donc aisé de comprendre qu’en toute logique, les banques auraient dû rembourser ces États prêteurs après leur crise. Et bien non, la facture a été délocalisée comme l’on sait sur la population déjà fragilisée par une politique économique européenne très discriminatoire entre riches et pauvres. Trois ans après, ces pays prêteurs de la zone euro n’en pouvant plus de crouler sous les dettes, interdits d’emprunter à la Banque Centrale Européenne, ont été contraints de recourir aux marchés financiers pour « éponger » une dette que les banques d’affaires, rappelons-le, avaient indirectement occasionnée.
Dans le même temps quasiment, ces dernières ainsi que les agences de notation aux profits galopants, lançaient une dantesque attaque spéculative sur les monnaies, contribuant à la déstabilisation de l’euro, et aggravant encore un petit peu plus les dettes publiques. Tout d’un coup, un État était décrété non solvable, placé en défaut de paiement, perdait sa réputation, la fameuse note AAA, et ne put trouver son bailleur de fonds. Or les traités communautaires interdisent à un membre de l’Union Européenne d’emprunter à la Banque Centrale ou à un autre État membre. C’est dire à quel point les traités communautaires servent la finance…L’emprunt national, l’achat de bons du Trésor suite à une création monétaire a disparu des alternatives puisque une banque nationale n’a plus la possibilité d’injecter de la monnaie dans son économie. La « seule alternative » tant prêchée par les gouvernements serait donc l’emprunt auprès des « marchés financiers » : TINA (There Is No Alternative, vieille ficelle qu’ils reprennent de Mme. Thatcher). La Grèce, bientôt l’Espagne, l’Italie et la France empruntent sur les marchés à des taux odieux de 18% ou 19% (s’ils n’augmentent pas d’ici là) pour alléger leurs prêts massifs non remboursés de 2008-2009 ! Voilà ce qui aggrave la dette publique : des banquiers non résidents de la zone euro, se retrouvent détenteurs de la dette d’un pays.
3.2. Une dette à répudier.
La dette publique n’est pas devenue soudainement « insoutenable », c’est que des créanciers étrangers de la zone euro ont exigé sans vergogne et sans préavis qu’ils en soient remboursés, alors qu’elle se compose indirectement d’une part de leur ancienne dette privée. Les taux d’intérêts sur les marchés financiers sont tellement élevés (l’usure), qu’après la souscription d’un prêt, la croissance économique ne rembourse pas la dette, elle paye l’intérêt : le service de la dette. C’est comme un ruiné qui demanderait un prêt à Cofidis pour payer ses dettes. Sans argent, il ne pourrait plus régulariser les échéances, et au bout d’un moment, il ferait un second prêt à Sofinco, pour payer les intérêts du premier prêt de Cofidis, et ainsi de suite, jusqu’à sa mise sous les verrous. Sauf qu’à la différence d’un particulier, un État ne peut pas faire faillite ! Ce que vit l’Europe est exactement la situation dans laquelle se trouvent les pays d’Afrique suite à leurs multiples prêts au FMI ou à la Banque Mondiale : à force d’emprunter, tout le PIB est presque destiné à payer les intérêts de la dette, et non la dette en elle-même.
Face à ce faux problème, le gouvernement annonce plans de rigueur sur plans d’austérité, pour « rassurer les marchés financiers », nous dit-on, alors qu’à l’évidence, c’est pour éviter de se faire renverser par un banquier, à l’instar de la Grèce ou de l’Italie. Comme si créer une récession allait soigner l’avidité maladive de la finance. Comme si abandonner le navire allait le protéger des pillages des pirates. La dette publique nécessite, si l’on s’en tient à des propositions de militants d’Attac ou du Front de Gauche, un audit citoyen. Il serait effectivement important d’étudier, puis de voter quelle part du montant incombe aux dettes privées des banques et doit être répudiée, quels montants doivent être remboursés. La décision pourrait être celle de nationaliser les banques afin d’abolir les intérêts odieux de ces emprunts, puisqu’ils sont disproportionnés entre un prêt public et un emprunt bancaire (de 2% à 20%). Une nationalisation des banques n’est même pas un programme démagogique d’extrême-gauche, il permettrait tout simplement à l’État de retrouver une souveraineté économique, de réduire ses déficits, rendre les services publics fonctionnels. Le gouvernement français l’aurait déjà fait s’il voulait vraiment renouer avec la croissance économique.
L’État, ou le collège de citoyens, ou le peuple en assemblée constituante, pourrait tout aussi bien, avec la légitimité du pouvoir qui lui serait confiée, décréter qu’en temps de « crise », les riches seraient davantage soumis à contribution nationale. La crise de la dette publique et la politique de rigueur qu’elle impose est donc bien le résultat d’un choix politique évident, et d’une conséquence économique désastreuse, ceux de la collusion entre des hommes d’affaires en forme de politiciens qui perdent leur « tapis » au poker face aux banquiers, dans le déni total des populations. Or si la volonté était vraiment de revenir à une dette publique de 60% ou 65% du PIB comme le veut l’UE, la répudiation de cette dette, l’abolition de l’usure et la taxation des hauts revenus, ou l’exigence de contreparties sur les prêts accordés aux banques en 2008, auraient déjà été légiférés depuis longtemps !
Si la crise de la dette n’était pas un assaut de la finance, préconiserait-on les mêmes « remèdes » à tous les peuples ? L’Europe est-elle soudainement si homogène que les textures de ses institutions (démographie, fonctionnement bureaucratique, système fiscal, mœurs, histoire politique et sociale, culture, etc) peuvent supporter les mêmes traitements : gel des salaires, des prestations sociales, recul de l’âge de départ à la retraite, hausse de la TVA, du pétrole et des produits de première nécessité, taxes sur le patrimoine des petits possédants, resserrement du crédit, suppression de postes de fonction publique, privatisation des établissements scolaires et des universités, non-remboursement des soins, etc. ? Évidemment, non. Le « traitement d’austérité » imposé du Portugal à la Grèce en passant par la France et l’Italie, est une déclaration de guerre que la presse maquille sous des termes cliniques ou médicaux. Comme si les gens étaient infectés et qu’une injection de néolibéralisme effréné guérirait le virus de la dette publique. Une petite piqûre, attention ça va piquer un peu, et hop, la douleur est derrière-vous ! Mais vous n’avez plus d’État, chère patiente. Prix de la consultation ? Un plan d’ajustement structurel, un seul…il vous faudra serrer votre ceinture. Rajoutez des trous puisque vous vivez à découvert et que vous n’avez plus assez de liquidités pour acheter de nouveaux vêtements !
Admettons qu’il n’y ait pas d’autres moyens que de rembourser la dette publique aux créanciers. Comment rembourse-t-on une dette sans recette, sans rentrée d’argent ? Un plan d’austérité, ou plus significativement une politique de rigueur, est macro-économiquement contre-nature pour un PIB.

4.Une politique de rigueur pour la vigueur des portefeuilles financiers

Les dettes publiques dites « insoutenables » (83% du PIB français, 119% du PIB italien, 140% du PIB grec) seraient dues, si l’on écoute les médias, à un mode de vie excessif des populations.
Voilà un demi-siècle que les gens vivent devant le miroir de la fausse opulence alimentée par les entreprises. Du coup, les exploités des classes moyennes consomment comme leurs patrons et les riches et se ruinent pour vivre comme eux, ce à cause de la faiblesse des salaires. Et il faudrait croire que la consommation est issue des allocations données aux prolétaires et qu’elle est fautive d’un gaspillage d’argent public. Il est vrai que loyers payés et échéances de crédits réglées, essence et nourriture achetées, services de soins et coûts scolaires versés, il doit rester à peu près 100€ ou 200€ à un ménage moyen en couple qui gagne un Smic chacun pour payer ses factures à Suez, Veolia et EDF-Bleu Ciel. S’ils s’offrent le 30 de chaque mois un CD, un livre ou une côte de bœuf pour varier un peu des pâtes au beurre, il faudrait vraiment qu’ils se serrent la ceinture ces deux là. Et en plus, ils ont l’outrecuidance et le culot de demander des allocations pour leurs enfants ! Comment peut-on vivre au dessus de ses moyens à ce point quand on voit tant de pauvres gens comme Mr Arnault (LVMH) toucher 4 millions d’euros, Mr Mestrallet (Suez) 3,3 millions, et Mr de Margerie (Total) prendre 3 millions en 2010 ?
4.1 La rigueur est une démission de l’État.
La politique d’austérité n’est pas une solution pour réduire sa dette publique, mais bien au contraire, elle est la politique du chaos qui amène l’État à sa perte : d’abord, une cure d’austérité en macroéconomie, cela n’existe pas. Cette association de termes doit sûrement provenir de la novlangue libérale qui dépossède les mots de leur sens pour imposer un nouveau vocabulaire plus propice à la sujétion des individus. La politique d’austérité désigne une politique économique de rigueur où l’État, en théorie souverain sur sont économie, décide de stopper ses dépenses publiques, en espérant calmer la crise et renouer avec la croissance économique par la limitation de l’activité économique. Le but étant d’attendre que celle-ci ne reprenne de plus belle par l’investissement des entreprises une fois les orages spéculatifs chassés du ciel.
L’argument toujours scandé pour traiter une crise lorsque les finances paniquent, est de lancer une politique de rigueur, arguant qu’une intervention de l’État accroît la dette publique. C’est un non-sens puisqu’une économie « déprimée », laissée au ralenti n’est pas un indicateur de croissance économique. En période de crise, les entreprises ne sont pas enclines à embaucher du personnel, surtout si une grosse part de la richesse créée repose sur l’activité de petites et moyennes entreprises, dont les cotisations patronales et sociales, en France, sont élevées. Elles vont donc réduire leur facteur travail, faire des compressions de personnel par manque de demande. A cela, s’ajoute, si les taux d’intérêts ne baissent pas, une préférence pour le placement sur un « marché » plutôt que l’investissement (en capital humain notamment). Sur l’économie réelle, cela se traduit par une explosion du taux de chômage. C’est donc une période où les chômeurs seront plus demandeurs de prestations sociales que d’habitude, en attendant de trouver salaire dans une autre entreprise. L’allocation de ressources, d’aides sociales aux personnes touchées par la crise leur permet de continuer, d’abord de vivre, puis de consommer sur le marché des biens et des services.
Ainsi donc, si l’État et sa loi de finance prévoient d’augmenter les dépenses en prestations sociales (Caf, assurance chômage, remboursement des soins, prise en charge des plus démunis), il récupère à retardement les bénéfices d’une recrudescence de la demande et de la consommation des ménages. La production des entreprises étant relancée, celles-ci vont chercher à nouveau à recruter du personnel. Sauf que la multiplication des créations d’emplois et, au cas échéant, la hausse des salaires nets (puisque la croissance le permet) va provoquer une hausse générale des prix. Voilà pourquoi les libéraux font de l’urticaire devant les politiques keynésiennes de relance par la demande : le quasi plein-emploi met les salariés et les travailleurs en position favorable pour négocier les salaires, le temps de travail, la production. Ils ne sont plus dans le climat austère régit par la peur du lendemain (à quand le prochain licenciement, la baisse des salaires, des primes, les inégalités en expansion, etc.), ils peuvent donc faire parler d’eux si on ne les écoute pas, et utilisent la grève. Une hausse du taux d’inflation après une hausse des salaires nominaux (bruts, non déduits de l’inflation) ne serait pas un problème si ceux-ci étaient indexés sur l’inflation au lieu de l’être sur la croissance économique, comme le prévoit le drastique plan de rigueur du gouvernement de F. Fillon.
En résumé, un plan de rigueur fige l’activité économique du pays, il créé une récession afin « d’économiser ». C’est se couper une patte pour tenter de courir plus vite. Mais l’État n’est pas un petit porteur de monnaie qui économise, sa bourse est cossue. Il est ouvert sur une plateforme mondiale où règne la loi de la jungle, l’iniquité du profit, du rentable et de la compétitivité. Une rigueur pratiquée en économie ouverte débouche sur l’autodestruction de l’État. Avec le gel des prestations, des salaires jusqu’en 2016 (et plus si affinités) et l’explosion (prochaine) du taux de chômage, nombre d’entreprises font et feront faillites. Comme l’État-Banquier dira aux pauvres qu’il est ruiné, tout le PIB allant au remboursement d’une dette publique illégitime, il se dira aussi incompétent pour gérer les services publics. Alors, il aura les pleins pouvoirs pour privatiser ouvrir à la concurrence internationale la santé, l’éducation, les transports, l’eau, le gaz, l’électricité, l’armée, le fisc, la fonction publique en général, et tous les secteurs publics. Exceptée peut-être la police aux frontières (quoique) qui use du contrôle au faciès, glace de tétanie et expulse chaque année des dizaines de milliers d’individus doublement paupérisés, dans leur pays d’origine et en France.
4.2. L’Union Européenne, un régime renversé par ses propres alliés
Comme une dictature militaire décrète l’état d’urgence et le maintient pendant trente ou quarante ans jusqu’à changement de régime, réprimant les foules par la force et dans le sang, la dictature économique des marchés financiers impose aux États privatisés l’austère terreur des plans de rigueurs. C’est une arme de destruction du public pour privatiser les profits en réduisant toujours plus les coûts de production (salaires, équipements, prestations, etc.) et en laissant l’action publique s’occuper de ce qui est trop cher (renflouements, étanchement des dettes privées).
Désormais, -et la finance ne prend plus de pincettes-, les gouvernements sont renversés en un rien de temps, sans élection, sans motion de censure, sans vote de confiance, sans passer par les parlements. Quelques élucubrations médiatiques suffisent. Une poignée d’Hommes gouverne au nom des banques, attaque et spécule sur les monnaies, d’autres groupes claniques détiennent les créances sur les devises, et ce sont 1% des riches de la planète qui placent leurs ouailles au trône des institutions publiques. Les Premiers Ministres G. Papandréou, S. Berlusconi en ont fait les frais mi-novembre 2011. Ils ne sont pas vraiment réputés pour leur marxisme, leurs politiques d’obédience libérale durant la crise de 2008 ont largement parachevé de dynamiter leur popularité, mais ils n’ont néanmoins pas été expulsés par la rue, des députés ou par des citoyens. Novembre 2011 est le mois qui voit trois figures de proue du royaume bancaire faire rapidement irruption au sommet des institutions, pour diriger une nouvelle phase du capitalisme, une nouvelle doctrine de choc et toujours plus virulente :
Mario Draghi à la tête de la BCE, Loukás Papadímos et Mario Monti, Premiers Ministres grec et italien. Mario Draghi fut vice-président de la puissante Goldman Sachs pour l’Europe (2002-2005) et gouverneur de la banque d’Italie (2006-2011). Son acolyte Mario Monti est commissaire européen à la concurrence et consultant pour la même banque en 2005. Il est aussi membre de la section Europe à la Commission Trilatérale, membre du groupe Bilderberg et sénateur à vie. Nommé en vitesse à la succession de S. Berlusconi, il s’est lui-même nommé ministre de l’économie et n’est affilié à aucun parti politique. Faut-il faire confiance à la démocratie pour qu’il assume, bien entendu, chaque office en toute autonomie et sans aucune collusion de l’une à l’autre ? Permettons-nous d’en douter !
Novembre est aussi le mois où la démocratie (comme régime, dans son sens philosophique et juridique et non dans son sens médiatique) est devenue un régime obsolète appartenant à l’histoire contemporaine de l’Europe. Cette passation de pouvoirs entre politiciens et banquiers, véritable putsch des marchés qui réalisent leur assaut final, signifie deux choses : un État privatisé ne pourra plus avoir l’initiative des politiques économiques à mener, celles-ci seront écrites ou remodelées à loisir par les acteurs de ces grandes banques comme Goldman Sachs. En d’autres termes, la politique de rigueur est et sera obligatoire : règle d’Or inscrite dans le marbre des Constitutions, elle sera la seule politique économique et budgétaire structurelle qui soit autorisée. Et deuxième chose, le tout se fait dans le plus parfait déni de la démocratie au mépris des populations, dans l’ombre des médias et des urnes. Alors, afin de détruire l’État et de grignoter un petit peu plus les institutions publiques, le meilleur moyen est d’en prendre le contrôle, comme un terroriste kamikaze détournerait un avion. Cela passe par la mise en place des politiques de rigueur au niveau européen.
En « échange » des prêts consentis, on imagine bien que les créanciers vont exiger des contreparties à l’État, l’argent n’est pas gratuit. Les banques et institutions financières (FMI, BCE, Banque Mondiale, etc.) sont des entreprises privées, et n’ont qu’une seule face sur leur prisme, celle qui fait d’eux des rois, et engendrer du bénéfice sur l’argent prêté. L’argent s’achète sur un marché à la BCE, et sert à faire plus d’argent avec l’argent, non des marchandises de qualité qui nourrissent les âmes. Ainsi, en échange, les institutions financières vont imposer des plans de privatisation des entreprises publiques, des réformes de casse du droit du travail, de la couverture sociale : les plans d’ajustements structurels. Accroissement de la dette, rigueur, moins d’argent, nouveau prêts, nouvelle dette, deuxième rigueur, abdication du pouvoir et voilà que se fera la fusion-acquisition du Parlement par une banque d’affaire : la belle affaire !
Seul un gouvernement peut avoir le pouvoir et le courage de taper du poing sur la table pour sortir de ce garrot de la dette en nationalisant les banques pour mettre un coup d’arrêt à la guerre, à la spéculation financière. Les élections prochaines en France nous donnent l’occasion de ne pas applaudir ce gouvernement cyclope, neurasthénique, faisandé et lugubre.
Presse et pouvoirs assimilent un crime financier à une pathologie bénigne guérie à coups de purges, ils font de nos destins un festin, et répondent aux clameurs par de la peur. Et dans la sueur du labeur, grignotent ce que l’on a du restant de nos heures sans ne jamais battre en retraite. Quand viendra l’heure des heurts, il ne faudra pas venir nous inonder de pleurs que l’audace et la fougue populaire aient mit le feu aux poudres pour commettre les régicides en face desquels nombre resteront placides. Les loups sont entrés par effraction, délogeons-les de nos enclos !
Samuel Moleaud.
1er Décembre 2011.
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L’esclavage de la dette - Comment elle a détruit Rome et comment elle nous détruira si nous la laissons faire (CounterPunch)

Hammourabi était plus avisé



Michael HUDSON
Photo : un distributeur de billets de l’empire romain


Le livre V de La Politique d’Aristote décrit l’éternel cycle des oligarchies qui se transforment en aristocraties héréditaires —pour finalement être renversées par des tyrans ou se déchirer entre elles quand certaines familles décident de "mettre la multitude dans leur camp" et de réinstaurer la démocratie dont émerge à nouveau une oligarchie, suivie d’une aristocratie et ainsi de suite tout au long de l’histoire.
La dette a été la force motrice de ces évolutions —seules les stratégies changent. La dette clive la richesse en créant une classe de créanciers dont le pouvoir oligarchique est renversé par de nouveaux leaders ("tyrans" dans le vocabulaire d’Aristote) qui obtiennent le soutien populaire en supprimant la dette et en redistribuant les biens ou en gardant les profits que génèrent ces biens pour l’état.
Depuis la Renaissance, cependant, les banques se sont mises à soutenir les démocraties. Non pas par souci de liberté ou d’égalité mais bien plutôt pour sécuriser leurs prêts. Comme l’a expliqué James Steuart en 1767, les emprunts royaux restaient des affaires privées plutôt que des dettes publiques. Pour qu’une dette souveraine devienne la responsabilité d’une pays tout entier, il fallait que des représentants élus puissent faire passer des augmentations d’impôts pour payer les intérêts.
En accordant aux contribuables une voix au gouvernement, les démocraties anglaises et hollandaise ont donné aux créanciers de bien meilleures garanties de remboursement que les rois et les princes dont les dettes s’éteignaient avec eux. Mais à cause des récentes protestations contre la dette, de l’Islande à la Grèce en passant par l’Espagne, les créanciers retirent leur adhésion aux démocraties. Ils exigent l’austérité fiscale et même la privatisation des biens publics.
La finance internationale est devenue le fer de lance d’un nouveau type de guerre. Son objectif est le même que la conquête militaire d’autrefois : s’approprier la terre et les ressources minières, ainsi que les infrastructures communales et les revenus de l’extraction. En réponse les démocraties exigent des référendums pour choisir de payer ou non les créanciers en vendant le domaine public et en augmentant les impôts, ce qui engendrera du chômage, des baisses de salaire et une récession économique. L’alternative étant de réduire le montant de la dette ou même de l’annuler et de remettre en place des règles pour contrôler le secteur financier.
Des dirigeants du Proche Orient ont effacé leurs ardoises pour maintenir l’équilibre économique
Faire payer un intérêt sur l’argent ou les marchandises livrées en avance de règlement n’avait pas pour but au départ de cliver l’économie. Lorsqu’il a été institué pour la première fois au troisième millénaire avant JC par un accord contractuel entre les temples et les palais sumériens et les marchands et les entrepreneurs qui travaillaient dans la bureaucratie royale, l’intérêt était de 20% (le capital doublait en 5 ans) et représentait une honnête part des profits générés par le commerce de longue distance ou la location de terre ou d’autres biens publics comme des usines, des navires et des maisons à boire.
Quand la pratique a été privatisée au profit des collecteurs royaux de redevances et de loyers, "la royauté divine" protégeait les créditeurs agricoles. Les lois de Hammourabi (vers 1750 avant JC) ont décrété la suppression de leurs dettes en cas d’inondation ou de tornade. Tous les dirigeants de la dynastie babylonienne, en montant sur le trône, annulaient les dettes des paysans afin de leur permettre de repartir à zéro. Le travail gratuit des débiteurs, les hypothèques sur la terre ou la récolte et autres obligations étaient annulés pour "réinstaurer l’ordre" dans une situation idéale d’équilibre "originel". Cette coutume s’est poursuivie avec l’année du Jubilée de la Loi de Moïse comme elle est décrite dans le Lévitique 25.
La logique était claire. Les sociétés anciennes avaient besoin de lever des armées pour défendre leur terre et pour cela il leur fallait libérer les citoyens de l’esclavage. Les lois de Hammourabi empêchaient les conducteurs de chars et autres combattants d’être réduits en esclavage à cause de leur dette et empêchaient les créanciers de prendre les récoltes des tenanciers des terres royales, publiques et communales qui étaient redevables au roi de service sur ses terres et dans son armée.
En Egypte, le pharaon Bakenranef (vers 720-715 avant JC, “Bocchoris” en Grec) a proclamé une amnistie de la dette et aboli l’esclavage des endettés devant la menace d’une invasion militaire de l’Ethiopie. Selon Diodore de Sicile, (I, 79, écrit en 40-30 avant JC), il a établi que si un débiteur contestait sa dette, la dette était annulée si le créancier ne pouvait présenter un contrat écrit. (Il semble que les créanciers aient toujours eu tendance à exagérer le montant des dettes). Le pharaon pensait que "les corps des citoyens devaient appartenir à l’état afin que l’état puisse bénéficier des services que les citoyens lui devaient en temps de paix comme en temps de guerre. Car il se disait qu’il serait absurde qu’un soldat... soit mis en prison par son créancier pour ne pas avoir remboursé un prêt et que l’avidité de personnes privées mette ainsi en danger la sécurité de tous."
Le fait que les principaux créanciers du Proche Orient étaient les rois, les temples et leurs collecteurs facilitait l’annulation des dettes. Il est toujours plus facile d’annuler les dettes qu’on vous doit à vous. Même les empereurs romains ont brûlé des livres d’arriérés d’impôts pour empêcher une crise. Mais il est devenu beaucoup plus difficile d’annuler des dettes dues à des créanciers privés quand la pratique de l’intérêt s’est répandue à l’ouest vers les royaumes de la Méditerranée à partir de 750 avant JC environ. Au lieu de permettre aux familles d’équilibrer les recettes et les dépenses, la dette est devenue le principal facteur des expropriations et du clivage des sociétés en deux camps : l’oligarchie créditrice et les clients endettés. En Judée, le prophète Isaïe (5:8-9) condamne les créanciers qui saisissent les bien hypothéqués et "ajoutent maisons aux maisons et champs au champs au point qu’il ne reste plus d’espace libre et qu’ils se retrouve les seuls habitants du pays".
Le pouvoir des créanciers et la croissance stable n’ont jamais fait bon ménage. La plupart des dettes personnelles de la période classique étaient constituées de petites sommes d’argent prêtées à des individus au seuil de la pauvreté qui avaient du mal à joindre les deux bouts. La saisie de leur terre et de leurs biens —et de leur liberté personnelle— enchaînaient irréversiblement les débiteurs. Au 7ième siècle avant JC, des "tyrans" (leaders populaires) se sont levés pour renverser les aristocraties de Corinthe et d’autres riches cités grecques en obtenant le soutien populaire par l’annulation des dettes. D’une manière moins autoritaire, Solon, a fondé la démocratie athénienne en 594 avant JC en interdisant l’esclavage de la dette.
Mais les oligarchies se sont reformées et ont appelé Rome à la rescousse quand les rois de Sparte, Agis, Cléomène et leur successeur Nabis ont voulu effacer les dettes à la fin du 3ième siècle avant JC. Ils ont été assassinés et leurs supporters chassés. Depuis l’antiquité, ça a été une constante politique de l’histoire que les créanciers s’opposent à la fois à la démocratie populaire et au pouvoir royal qui pouvaient tous les deux empêcher la conquête de la société par la finance —une conquête qui a pour objectif de transformer en dette productrice d’intérêts autant de pans de l’économie qu’il est possible.
Quand les frères Gracchus et leurs adeptes ont essayé de réformer les lois sur le crédit en 133 avant JC, la classe sénatoriale dominante a réagi avec violence et les a fait assassiner, inaugurant de la sorte un siècle de guerre sociale qui s’est terminée avec le sacre de l’empereur Auguste en 29 avant JC.
L’oligarchie créancière romaine gagne la Guerre Sociétale, réduit la population en esclavage et c’est le début des années noires
Les choses étaient plus sanglantes à l’étranger. Aristote n’a pas mentionné la construction d’une empire dans son schéma politique, mais la conquête étrangère a toujours été un instrument capital dans la création de dettes et les guerres ont été la cause principale des dettes publiques des temps modernes. Rome a été le plus intraitable créancier de l’Antiquité ; ses collecteurs rançonnaient l’Asie Mineure, sa province la plus prospère. Le droit n’existait plus quand les "chevaliers" qui levaient le tribut arrivaient. Mithridate de Ponts a mené trois révoltes populaires et les populations d’Ephèse et d’autres cités se sont soulevées et ont tué 80 000 Romains en 88 avant JC selon les estimations. L’armée romaine a riposté et Sulla a imposé un tribut de guerre de 20 000 talents en 84 avant JC. En 70 avant JC les amendes pour les intérêts en retard avaient multiplié la somme par six.
Tite Live, Plutarque et Diodore, entre autres historiens célèbres de Rome, ont rejeté la responsabilité de la chute de la République sur l’intransigeance des créanciers qui a provoqué une guerre sociétale de 100 ans (133 à 29 avant JC) marquée par les meurtres politiques. Des leaders populaires ont essayé d’obtenir le soutien populaire en demandant l’annulation de la dette (la conspiration de Catilina en 63-62 avant JC). Ils ont été assassinés. Au 2ième siècle après JC, environ un quart de la population était réduite en esclavage. Au 5ième siècle, l’économie de Rome s’est effondrée car il ne lui restait plus un sou. Pour survivre les gens retournèrent dans les campagnes.
Les créanciers trouvent une raison légale pour soutenir la démocratie
Quand les banquiers se sont remis en selle après le pillage de Byzance par les croisés et ont investi de l’or et de l’argent dans le commerce occidental européen, les chrétiens n’ont pas réussi à empêcher le paiement d’intérêts comme ils l’auraient souhaité à cause de l’entente entre des prêteurs prestigieux (les Templiers et les Hospitaliers ont prêté de l’argent pendant les croisades) et leurs principaux clients — les rois, d’abord pour payer l’Eglise et de plus en plus pour financer les guerres. Mais les dettes royales n’étaient pas honorées quand les rois mouraient. Les Bardi et les Peruzzi ont fait faillite en 1345 quand Edward III a refusé d’honorer ses dettes. Les familles de banquiers ont perdu beaucoup d’argent en prêtant aux Habsbourg et aux Bourbon qui régnaient sur l’Espagne, l’Autriche et la France.
Les choses ont changé quand la démocratie hollandaise a voulu se libérer de l’Espagne des Habsbourg. Le fait que leur parlement pouvait faire des emprunts publics sur le long terme au nom de l’état a permis aux Pays Bas de lever des emprunts pour s’offrir des mercenaires à une époque où l’argent et le crédit étaient le nerf de la guerre. L’accès au crédit "a été l’arme la plus puissante dans leur lutte pour l’indépendance" a écrit Richard Ehrenberg dans Capital et finance à l’époque de la Renaissance (1928). "Celui qui faisait crédit à un prince savait que le remboursement de la dette dépendait de la capacité et du bon vouloir de son débiteur. Il n’en était pas de même avec les cités qui n’avaient pas seulement le pouvoir de décider mais étaient aussi des corporations et des groupes d’individus reliés par un destin commun. Selon la règle généralement acceptée chaque habitant de la cité répondait des dettes de la cité sur sa personne et sur ses biens".
L’avantage financier du gouvernement parlementaire était donc de pouvoir contracter des dettes qui n’étaient pas seulement les obligations personnelles de princes, mais étaient véritablement publiques et contraignantes quelque soit le roi en place. C’est pourquoi les deux premiers pays démocratiques, la Hollande et l’Angleterre après sa révolution de 1688, sont devenus les pa ys marchands les plus actifs pour ensuite devenir des puissances militaires de première importance. Ce qui est ironique, c’est que c’est le besoin de financement de la guerre qui a promu la démocratie en formant une trinité symbiotique, la guerre, le crédit et la démocratie parlementaire, qui s’est perpétuée jusqu"à nos jours.
A l’époque "la situation légale du roi en tant qu’emprunteur n’était pas claire et on ne savait pas encore si ses créanciers pouvaient exercer un recours contre lui en cas de non-paiement." (Charles Wilson, England’s Apprenticeship : 1603-1763 : 1965.) Plus l’Espagne, l’Autriche et la France devenaient despotiques, plus elles avaient du mal à financer leurs opérations militaires. A la fin du 18ième siècle, l’Autriche était un pays "sans crédit et par conséquent sans grande dette", un pays à qui personne ne voulait prêter, qui avait la plus mauvaise armée d’Europe et qui était complètement dépendant des subsides et garanties de prêts anglais au moment des guerres napoléoniennes.
La finance s’adapte à la démocratie, puis s’efforce d’y promouvoir une oligarchie
Au 19ième siècle, alors que les réformes démocratiques réduisaient le pouvoir de l’aristocratie terrienne au parlement, les banquiers ont adroitement développé des relations symbiotiques avec presque toutes les formes de gouvernement. En France, les adeptes de Saint-Simon réclamaient des banques mutualistes qui accordent du crédit en échange d’une répartition équitable des profits. L’état germanique a fait alliance avec la grande finance et l’industrie lourde. Marx a écrit avec optimisme que le socialisme rendrait la finance productive au lieu de parasitaire. Aux Etats-Unis, la régulation des services publics était assortie de profits garantis. En Chine, Sun-Yat-Sen a écrit en 1922 : "J’ai l’intention de regrouper toutes les industries nationales chinoises en un Grand Trust appartenant au peuple chinois qui sera financé par les capitaux internationaux pour un profit mutuel."
Pendant la première guerre mondiale les Etats-Unis ont remplacé l’Angleterre comme principal pays créancier et à la fin de la guerre ils avaient accaparé 80% de l’or monétaire mondial. Leurs diplomates ont modelé le FMI et la Banque Mondiale de façon à ce que leurs crédits engendrent la dépendance financière aux Etats-Unis principalement. Les prêts accordés pour financer le commerce et le règlement des déficits étaient soumis a des "conditions" qui mettaient la direction de l’économie entre les mains d’une oligarchie aux ordres et de dictateurs militaires. La réaction démocratique aux plans d’austérité nécessaires au service de la dette s’est réduite à des "soulèvements contre le FMI" jusqu’à ce que l’Argentine refuse d’honorer sa dette étrangère.
Une austérité au service de la dette similaire est aujourd’hui imposée à l’Europe par la Banque Centrale Européenne (BCE) e la bureaucratie européenne. Des gouvernements d’obédience sociale démocrate ont été mis en demeure de sauver les banques au lieu de promouvoir la croissance économique et l’emploi. Les pertes dues aux prêts bancaires toxiques et à la spéculation sont imputés aux budgets des états grevant les dépenses publiques et obligeant même à vendre des infrastructures. En réponse les contribuables, écrasés par le poids de la dette, sont sortis dans les rues ; les manifestations ont commencé en Islande et en Lettonie en janvier 2009 et se sont amplifiées en Grèce et en Espagne à l’automne pour protester contre le refus de leurs gouvernement de faire des référendums au sujet de ces aides funestes en bonds étrangers.
La planification passe des représentants du peuple aux banquiers
Toutes les économies sont planifiées. Ce sont traditionnellement les gouvernements qui sont chargés de cette planification. Renoncer à cette prérogative au nom du " libre marché " revient à la céder aux banques. De plus la planification de la création et de la répartition du crédit est encore plus centralisée que lorsque les officiels élus en avaient la responsabilité. Et pour combler le tout, le cadre temporel financier est le court terme, une course en avant qui se termine quand nous n’avons plus rien. En recherchant leur seul profit, les banques tendent à détruire l’économie. Les surplus sont finalement absorbés par les intérêts et autres frais financiers, et ils ne reste rien pour de nouveaux investissements ou pour les dépenses sociales de première nécessité.
C’est pourquoi donner le contrôle de la politique d’une pays à une classe de créanciers a rarement engendré la croissance économique et la hausse du niveau de vie. La tendance des dettes à grossir plus vite que la capacité des peuples à les rembourser est une constante de toute l’histoire connue. Les dettes croissent exponentiellement, absorbant les surplus et réduisant une grande partie de la population en esclavage de la dette pour ainsi dire. Le cri du peuple de l’Antiquité pour annuler la dette avait la même fonction que les ordonnances royales du Proche Orient de l’âge de bronze : annuler l’excès de dettes pour retrouver l’équilibre économique.
A une époque plus récente, les démocraties incitaient un état fort à taxer les revenus et les biens des rentiers et à effacer une partie de la dette quand cela devenait nécessaire. Cela est plus facile à faire quand c’est l’état lui-même qui crée la monnaie et le crédit. Quand les banques ont la possibilité de faire leurs propres règles et peuvent mettre leur veto à ceux qui veulent leur imposer des limites, l’économie est pervertie et incite les créanciers à se livrer aux paris spéculatifs et aux fraudes cyniques qui ont marqué la dernière décennie. La chute de l’Empire Romain montre ce qui arrive quand les exigences des créanciers ne sont pas contrecarrées. En effet, la seule alternative à la planification et la régulation étatique du secteur financier est l’esclavage de la dette.
La finance contre le gouvernement ; l’oligarchie contre la démocratie
La démocratie implique de subordonner la dynamique financière à l’équilibre économique et à la croissance — et de taxer les revenus des rentiers ou de garder les monopoles essentiels dans le domaine public. Détaxer ou privatiser les revenus de la propriété c’est les "libérer" pour les confier aux banques pour qu’ils soient capitalisés en prêts plus importants. Financée par l’augmentation de la dette, l’inflation des prix des biens augmente la richesse des rentiers tout en endettant l’économie globale. L’économie se contracte et la valeur des biens devient inférieure au montant des emprunts contractés.
Le secteur financier a assez de pouvoir pour profiter de telles situations d’urgence pour convaincre les gouvernements que l’économie va s’effondrer s’ils ne "sauvent pas les banques". En pratique cela leur permet de renforcer leur contrôle de la politique pour cliver encore plus l’économie. Le modèle typique est ce qui est arrivé dans la Rome ancienne en passant de la démocratie à l’oligarchie. En fait, en donnant la priorité aux banquiers et en permettant à l’Europe, à la BCE et au FMI prendre la direction des économies, on prend le risque de déposséder les pays de leur pouvoir de frapper ou d’imprimer de la monnaie et de lever les impôts.
Le conflit qui en résulte est celui des intérêts financiers contre l’indépendance nationale. L’idée que la banque centrale indépendante est le "fleuron de la démocratie" est un euphémisme qui permet de confier la décision politique la plus importante —celle de créer la monnaie et le crédit— au secteur financier. Au lieu de laisser le choix politique à des référendums populaires, le sauvetage des banques organisé par l’UE et la BCE représente aujourd’hui la meilleure manière d’augmenter la dette nationale. Les dettes des banques privées ont été intégrés aux bilans des gouvernements irlandais et grecs et les contribuables en sont redevables. C’est la même chose pour les 13000 milliards de dollars qui ont été ajouté en Amérique aux bilans du gouvernement depuis septembre 2008 (dont 5300 milliards de dollars de mauvaises hypothèques de Fannie Mae et Freddie Mac portés au bilan de l’état et 2000 milliards de dollars de produits toxiques "recyclés" par la Réserve Fédérale).
Tout cela est fait sur ordre des représentants de la finance qu’on appelle par euphémisme des technocrates. Ils sont mis en place par des lobbys de créanciers pour évaluer la quantité de chômage et de récession qu’il faut pour extraire le surplus d’argent nécessaire pour rembourser aux créanciers des dettes qui sont maintenant intégrées aux bilans des pays. Mais cela va à l’encontre du but recherché car la contraction de l’économie —la déflation due à la dette— rend la dette encore plus impossible à rembourser.
Ni les banques, ni les autorités publiques (ni les universitaires de la pensée dominante d’ailleurs) n’ont évalué la capacité concrète de l’économie à rembourser —je veux dire à rembourser sans contracter l’économie. Grâce à leurs médias et à leurs think tanks, ils ont convaincu les populations que la manière de devenir riche rapidement est d’emprunter de l’argent pour acheter des maisons, des actions et des obligations qui montent —grâce à l’inflation due au crédit bancaire— et d’inverser le système d’imposition progressive de la richesse du siècle dernier.
Pour le dire clairement, ce sont des pratiques économiques malsaines. Le but est de détruire les équilibres et les réglementations étatiques pour transférer le pouvoir de décision économique à la haute finance sous prétexte que c’est plus efficace que les réglementations publiques. On accuse la planification et la taxation gouvernementales de "mener à l’esclavage" comme si le "libre marché", contrôlé par des banquiers qui ont tout loisir de prendre des risques insensés, n’était pas au service des intérêts spécifiques de l’oligarchie et non de la démocratie. On ordonne aux gouvernements de rembourser des emprunts contractés non pas pour défendre des pays en temps de guerre comme au temps passé mais au profit des couches les plus riches de la population en faisant payer leurs pertes par les contribuables.
Le refus de prendre les opinions publiques en considération laisse les dettes nationales sans solide garantie politique ni même légale. En face d’un forte opposition populaire, des dettes imposées par décret, par des gouvernements ou par des agences financières étrangères peuvent se révéler aussi fragiles que celles des Habsbourg et autres despotes des temps passés. N’ayant pas été validées par le peuple, elles peuvent devenir caduques en même temps que le régime que les a contractées. De nouveaux gouvernements peuvent agir de manière démocratique et obliger le secteur bancaire et financier à servir l’économie au lieu du contraire.
Ils pourraient au moins essayer de les payer en réinstaurant une imposition progressive sur le patrimoine et les revenus, faisant ainsi passer le fardeau fiscal sur la richesse et les biens des rentiers. La re-réglementation bancaire et la remise en place de banques publiques de services et de crédit renouerait avec le programme social démocratique qui semblait avoir un bel avenir au siècle dernier.
L’Islande et l’Argentine en sont les exemples les plus récents mais on peut aussi se rappeler le moratoire sur les dettes de guerre des alliés et les réparations germaniques en 1931 (*). Un principe mathématique et politique de base est à l’oeuvre : Les dettes qui ne peuvent pas être payées ne le seront pas.
MICHAEL HUDSON
Cet article a été publié dans le Frankfurter Algemeine Zeitung le 5.12.2011
MICHAEL HUDSON est un ancien économiste de Wall Street. Il est professeur de recherche émérite de l’université de Missouri, Kansas City (UMKC). Il a écrit de nombreux livres dont Super Imperialism : The Economic Strategy of American Empire (new ed., Pluto Press, 2002) et Trade, Development and Foreign Debt : A History of Theories of Polarization v. Convergence in the World Economy.
Pour consulter l’original : http://www.counterpunch.org/2011/12/02/debt-slavery-%e2%80%9...
Traduction : Dominique Muselet pour LGS
Note : (*) http://info.france2.fr/europe/reparations-de-la-guerre-14-18...
URL de cet article 15323
http://www.legrandsoir.info/hammourabi-etait-plus-avise-l-esclavage-de-la-dette.html

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Wednesday, August 18, 2010

Haïti et la « dette de l’indépendance »



Dans une tribune publiée lundi 16 août, une centaine d’intellectuels appellent la France à rembourser à Haïti la « dette de l’indépendance » : 90 millions de francs or, soit aujourd’hui quelque 17 milliards d’euros, exigés par la France en 1825, sous le règne de Charles X, en échange de l’affranchissement du pays, et destinés à « indemniser » les colons.
En juillet dernier, un faux site du ministère français des affaires étrangères avait annoncé avec fracas l’intention de la France de rembourser les sommes indûment perçues. Bien que le New York Times ait cru y voir la patte du duo satirique des Yes Men – coutumier de ce mode opératoire –, ce coup d’éclat était l’œuvre d’un collectif de militants baptisé Comité pour le remboursement immédiat des milliards envolés (Crime). Le gouvernement français avait déclaré envisager des poursuites judiciaires. Le faux site avait été fermé, mais il est réapparu à une autre adresse pour relayerl’appel publié lundi.
« Nous croyons que l’idéal d’égalité, de fraternité et de liberté cher à la France serait beaucoup mieux servi si, au lieu de dilapider les fonds publics dans des poursuites contre les auteurs du canular, le gouvernement français commençait à rembourser à Haïti les 90 millions de francs or qui lui furent extorqués suite à son indépendance », écrivent les signataires, parmi lesquels figurent notamment Noam Chomsky, Mike Davis, Naomi Klein, Christine Delphy, Eduardo Galeano ou encore Jacques Rancière.
« Haïti continue à payer, au prix fort, les conséquences de sa naissance, écrivait Christophe Wargny dans Le Monde diplomatique en février 2010, après le tremblement de terre du 12 janvier qui a fait plus de 220 000 victimes (« Haïti, la tectonique de la misère »). Le moins qu’on puisse dire est que son avènement, entre 1802 et 1804, n’était pas souhaité. Faute de tuer le nouveau-né, les pays occidentaux, la France de Napoléon Bonaparte en tête, ont tenté d’étouffer l’enfant adultérin de la Révolution française. Le pays connut alors la pire saignée de son histoire, pire encore que celle de 2010 : celle de la guerre d’indépendance. Haïti, seule révolte d’esclaves qui ait accouché d’un Etat, est né du rejet du colonisateur français. Crime de lèse-majesté du Nord. »Benjamin Fernandez renchérissait : « L’affront du pays révolté à la grandeur de l’ancien empire pourrait expliquer que, de toute son histoire, jamais un chef d’Etat français n’ait mis le pied sur le sol haïtien » (« Bataille humanitaire à Haïti »). M. Nicolas Sarkozy devait rompre avec cette tradition quelques jours plus tard, pour une visite historique de… quatre heures, au cours de laquelle il admettait : « Ne nous voilons pas la face. Notre présence ici n’a pas laissé que de bons souvenirs. »
Le médecin Paul Farmer, de l’organisation humanitaire Partners in Health, écrivait pour sa part dans nos colonnes, en juillet 2003 :« Un diplomate français nous confiait récemment, sans ironie aucune, que, sous la présidence de François Mitterrand, “Haïti devait encore une part de cette dette” » (« Haïti, l’embargo et la typhoïde »).
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Monday, August 03, 2009

Pays en développement : Vers une nouvelle crise de la dette




Le 2 aout 2009

Bien qu’il représente une ponction très importante sur les recettes des pouvoirs publics |1|, le remboursement de la dette publique, entre 2004 et 2008, n’a pas constitué un grand problème pour la plupart des pays à moyens revenus et pour les pays exportateurs de matières premières en général. En effet, la plupart des gouvernements de ces pays trouvaient facilement des prêts à des taux historiquement bas leur permettant de trouver les fonds nécessaires. Néanmoins, la crise de la dette privée qui a éclaté dans les pays les plus industrialisés en 2007 a modifié radicalement les conditions d’endettement des pays en développement (PED), qui se dirigent vers une nouvelle crise de la dette.

Un peu d’histoire
Au cours des deux siècles précédents de l’histoire du capitalisme, plusieurs crises internationales de la dette ont éclaté (on en compte trois au 19e siècle et deux au 20e siècle |2|). Elles ont affecté directement le destin des pays émergents |3|. Les origines des crises et les moments où elles éclatent sont intimement liés au rythme de l’économie mondiale, et principalement de celle des pays les plus industrialisés. Chaque crise de la dette a été précédée d’une phase de surchauffe de l’économie des pays du Centre au cours de laquelle il y a eu surabondance de capitaux dont une partie a été recyclée vers les économies de la Périphérie. La crise est généralement provoquée par une récession ou un krach frappant certaines des principales économies industrialisées. La crise qui a éclaté à partir de 2007-2008 dans la Triade |4| confirme cette « règle ».

Entre 2004 et 2008, une grande partie des PED ont vu leurs recettes d’exportation fortement augmenter en raison de la hausse des prix des marchandises qu’ils vendent sur le marché mondial : hydrocarbures (pétrole et gaz), minéraux et produits agricoles. Cela leur a permis à la fois de puiser dans ces recettes en devises pour rembourser la dette et d’avoir la crédibilité suffisante pour contracter de nouveaux prêts.

De plus, les banques commerciales du Nord, qui avaient fortement réduit leurs prêts à partir de la fin des années 1990 suite aux crises financières dans les PED, ont progressivement rouvert toutes grandes les vannes des prêts de 2004 à 2008 |5|. D’autres groupes financiers privés (fonds de pensions, sociétés d’assurance, hedge funds) ont fourni du crédit aux PED en achetant les bons qu’ils émettaient sur les principales places financières. Des Etats ont également augmenté l’offre de crédits aux PED, de la Chine qui prête tous azimuts au Venezuela qui finance l’Argentine et des pays de la Caraïbe. En général, les taux demandés étaient nettement plus avantageux que ceux qui ont prévalu jusqu’au début des années 2000. Il faut ajouter à cela l’abondant crédit octroyé à l’intérieur des PED par les banques locales ou étrangères qui opèrent au Sud.

Le basculement de 2007
Un changement est intervenu avec la crise de la dette privée dans les pays les plus industrialisés en 2007 |6|. Le déclencheur en a été l’éclatement de la bulle spéculative dans le marché de l’immobilier aux Etats-Unis qui a entraîné l’effondrement de plusieurs marchés de la dette privée (marché des subprimes, des ABCP |7|, des CDO |8|, des LBO |9|, des CDS |10|, des ARS |11|…). Cette crise est loin d’être terminée et le monde est seulement en train de découvrir ses multiples répercussions.

Alors que l’argent du crédit coulait à flot jusqu’en juillet 2007, les différentes sources privées se sont taries subitement au Nord. Les banques privées complètement engluées dans des montages chancelants de dettes ont commencé à se méfier les unes des autres et ont rechigné à se prêter de l’argent. Il a fallu que les pouvoirs publics des Etats-Unis, d’Europe occidentale et du Japon injectent massivement et à plusieurs reprises des liquidités (plus de 2 000 milliards de dollars et d’euros en 2007-2009) pour éviter la paralysie du système financier au Nord. Pendant ce temps, les banques privées qui se finançaient en vendant des titres non garantis n’ont plus trouvé acquéreur sur les marchés financiers du Nord. Elles ont dû commencer à assainir leurs comptes en amortissant les énormes pertes dues à leurs opérations aventureuses des dernières années. Pour s’en sortir, elles ont dû faire appel à des apports d’argent frais. Cet argent a été fourni au début par les fonds souverains des pays asiatiques et par ceux du Golfe persique. Ensuite, les Etats du Nord sont venus massivement à la rescousse. Les banques qui n’ont pas trouvé à temps de l’argent frais ont été rachetées par d’autres (Bear Stearns |12| et WAMU ont été rachetées par JPMorgan) ou par l’Etat (en Grande Bretagne, Northern Rock Bank, Royal Bank of Scotland et l’établissement de crédit hypothécaire Bradford & Bingley ; le gouvernement des Pays-Bas a acheté ABN Amro ; le gouvernement belge a acheté de manière temporaire Fortis Bank pour la revendre ensuite à BNP Paribas ; le gouvernement de Washington a « nationalisé » Freddie Mac et Fannie Mae ainsi que AIG |13|, etc.). La nationalisation de Freddie Mac et de Fannie Mae est un exemple parfait de la privatisation des bénéfices en temps de prospérité économique et de socialisation des pertes en temps de dépression. Ces deux institutions ont été privatisées au moment où elles produisaient de gros bénéfices. Avec la crise dans l’immobilier qui a éclaté en 2007, la situation de Freddie Mac et de Fannie Mae s’est dramatiquement dégradée. Alors qu’elles avaient distribué des dividendes à leurs actionnaires privés en 2007, les deux institutions subitement aux abois ont appelé l’Etat à la rescousse afin qu’il prenne en charge leurs pertes. Leur portefeuille de crédits hypothécaires s’élève à 5 300 milliards de dollars (c’est-à-dire l’équivalent de quatre fois la dette publique externe de l’ensemble des PED). L’éditorial du très néolibéral The Economist du 30 août 2008 déclara lui-même : « C’est le pire aspect du capitalisme : il signifie que les actionnaires et les dirigeants jouissent des profits tandis que les contribuables paient l’ardoise quand il y a des pertes ».


Dans un premier temps, la plupart des PED n’a pas souffert

En 2007, les Bourses de valeurs d’une série de PED ont vu affluer de l’argent spéculatif qui fuyait l’épicentre du séisme financier, c’est-à-dire l’Amérique du Nord. Les capitaux libérés par l’explosion de la bulle immobilière qui a traversé l’Atlantique d’Ouest en Est (l’Irlande, la Grande-Bretagne, l’Espagne ont été particulièrement touchées et la liste s’est allongée au fil du temps) se sont jetés sur d’autres marchés : les Bourses de matières premières et de produits alimentaires qui sont situées au Nord (renforçant par là même l’augmentation des prix) et certaines Bourses de valeurs du Sud. Mais cela n’a pas duré longtemps : en 2008, toutes les Bourses de valeurs du Sud étaient les grandes perdantes. Certaines d’entre elles sont reparties à la hausse en 2009 (Chine, Taïwan, Brésil, Russie…), mais pour combien de temps ?

Par ailleurs, la décision de la Réserve fédérale des Etats-Unis de baisser à plusieurs reprises son taux d’intérêt directeur a aussi allégé provisoirement le fardeau de la dette du Sud. Mais la situation changea radicalement mi-2008 quand les primes de risque-pays augmentèrent fortement et quand les banques du Nord restreignirent l’offre de nouveaux crédits destinés à refinancer le paiement de la dette. De la même manière, les investisseurs institutionnels (fonds de pension, assurances, banques…) réduisirent l’achat de titres de la dette du Sud pour acheter en priorité les bons du Trésor des Etats-Unis. Les prix des matières premières, qui s’étaient maintenus à la hausse jusqu’en juillet 2008, entamèrent une chute brutale. De plus, en 2008-2009, les monnaies des pays latino-américains se dévaluèrent face au dollar. Cela augmenta à nouveau le coût de la dette externe qui se paie majoritairement en dollars.

La Banque des Règlements Internationaux (BRI) confirme : « La crise économique et financière a frappé de plein fouet les économies émergentes (ÉcÉm) au dernier trimestre 2008. La faillite de Lehman Brothers, en septembre 2008, a été suivie par un recul sans précédent de la demande d’exportations, qui a coïncidé avec un important reflux des prêts bancaires internationaux et de l’investissement de portefeuille étranger. Le cours de change de nombreux pays s’est déprécié, la valorisation des actions a baissé et le coût du financement extérieur a fortement progressé. Avec l’atonie de la consommation et des dépenses d’investissement dans les économies avancées, la demande d’exportations des ÉcÉm s’est effondrée, ce qui a accentué l’inversion des flux de capitaux et mis fin à une longue période de croissance tirée par les exportations et soutenue par les entrées de fonds |14|. »

Baisse des réserves en devises des PED en 2008-2009
Toujours selon la BRI, les réserves en devises des PED se sont mises à baisser : « Le stock d’avoirs de change, après avoir culminé en 2008, a fortement diminué dans plusieurs ÉcÉm, s’établissant à plus de 4 300 milliards [de dollars] pour l’ensemble du groupe en janvier 2009. […] Ainsi, au premier trimestre 2009, le niveau des réserves de change était tombé à 80% de celui de juin 2008 en Corée et en Inde, à environ 75% en Pologne et à 65% en Russie. En cas de persistance des chocs extérieurs, ces ponctions soulèvent des interrogations, même si les stocks demeurent abondants, d’après les indicateurs classiques |15|. »

Le ralentissement de la croissance économique, clairement perceptible en Amérique du Nord, en Europe et au Japon, a entraîné une réduction des exportations de produits manufacturés, principalement par la Chine, le Mexique et d’autres pays asiatiques. La demande interne chinoise ne sera pas en mesure de pallier à la réduction de la demande externe.

Le reflux de l’activité économique dans les pays industrialisés, en Chine et dans d’autres pays asiatiques gros consommateurs de matières premières (Malaisie, Thaïlande, Corée du Sud…), ainsi que la réduction des capitaux financiers disponibles pour spéculer à la hausse sur les marchés du futur, ont entraîné une réduction des prix des hydrocarbures et de quasiment toutes les autres matières premières (y compris les produits agricoles) : « La baisse des dépenses en biens de consommation durable dans les pays avancés pendant le second semestre 2008 a lourdement pesé sur les exportations dans les secteurs de l’automobile et des technologies de l’information (TI). Pour l’automobile, qui représente une part notable du PIB dans plusieurs ÉcÉm (3 % en Turquie, 6 % au Mexique, 8 % en Corée et en Thaïlande et plus de 10 % en Europe centrale), les exportations ont chuté, par exemple de 45 % au Mexique en février 2009 et de 54 % en Turquie au premier trimestre 2009. […] De plus, le ralentissement de la croissance mondiale a précipité un fléchissement des cours des produits de base. Entre juillet 2008 et mars 2009, les cours du pétrole ont cédé 65 %, et ceux des autres produits de base, 34 %. […] Or, les produits de base comptent pour plus de 40 % des exportations en Amérique latine (au-delà de 20 % au Mexique) |16|. »

Il faut y ajouter une forte réduction des transferts des migrants vers leur pays d’origine. Les travailleurs mexicains, équatoriens, boliviens qui travaillent dans le secteur de la construction aux Etats-Unis et en Espagne sont directement touchés par la crise de l’immobilier et perdent en masse leur emploi.

Durcissement des conditions de prêt
Pendant que les recettes des Etats baissent, les dépenses pour le remboursement de la dette augmentent. Les banques réduisent leur offre de crédits et exigent une augmentation des primes de risque. Les pertes que les banques doivent éponger se sont constamment élevées depuis 2007. Le nombre de défauts de paiements a augmenté dans le Nord. Le marché des Credit default swaps, ces produits dérivés non régulés qui étaient censés protéger les détenteurs de créances contre le risque de non paiement, est plongé dans l’incertitude tant les sommes en jeu sont énormes |17|.

Et nous sommes seulement au début de ce durcissement des conditions. En juin 2008, la BRI écrivait : « Même si les primes souveraines (c’est-à-dire les primes de risque que paient les pouvoirs publics aux prêteurs) demeurent bien inférieures aux niveaux observés durant les précédents épisodes de turbulences financières, elles sont beaucoup plus élevées qu’au premier semestre 2007, de sorte que les tensions sur les financements risquent de devenir contraignantes » |18|. La BRI ajoutait un peu plus loin : « En ce qui concerne les entreprises, la hausse récente des primes de risque sur leurs obligations a souvent été plus forte que celle des primes souveraines, ce qui laisse penser que certains emprunteurs commencent à ressentir les effets d’un durcissement des conditions de crédit, après de nombreuses années d’endettement facile |19|. » Puis : « Dans le contexte de turbulences qui frappe les banques des économies avancées, la seconde grande source de vulnérabilité pour certaines économies émergentes est le risque de tarissement des entrées de capitaux bancaires. Par le passé, ces flux se sont inversés brutalement à plusieurs reprises, comme au début des années 1980 pour l’Amérique latine et en 1997-1997, pour l’Asie émergente |20|. »

Dans la version suivante de son rapport, en 2009, la BRI affirme : « En Amérique latine, par exemple, au premier trimestre 2009, plusieurs grandes banques internationales n’ont reconduit que 50–60 % des lignes de crédit commercial octroyées en 2008. […] De plus, les rapatriements de bénéfices se sont fortement accrus dans certains cas, car, à l’instar des banques internationales, nombre de multinationales ont eu besoin de liquidité sur leur marché d’origine. D’après le Centre de développement de l’OCDE, les rapatriements de ressources financières vers les sociétés mères expliquent la chute du réinvestissement des bénéfices et des prêts intragroupes. Puisque la crise actuelle s’accompagne d’une contraction sans précédent de l’activité économique mondiale, il est extrêmement difficile de prévoir quand et dans quelle mesure les capitaux privés reviendront vers les ÉcÉm |21|. »

Conclusions
En conséquence de la crise qui a éclaté dans les pays les plus industrialisés, les conditions de prêts se sont déjà considérablement durcies pour les PED. Les importantes réserves de change qu’ils avaient engrangées ces dernières années ont constitué un amortisseur des effets de ce durcissement, mais elles ne suffiront sans doute pas à les protéger totalement. Certains maillons faibles de la chaîne de l’endettement au Sud sont directement touchés par la chute des matières premières. C’est par exemple le cas de l’Equateur (chute du prix du pétrole) et de l’Argentine (chute du prix du soja exporté). La situation n’est absolument pas sous contrôle et il faut agir résolument pour que ce ne soit pas les peuples qui paient une fois de plus le prix fort |22|.


Notes

|1| Entre 20 et 35% du budget de l’Etat sont consacrés au remboursement de la dette publique dans de nombreux pays. Dans le cas du Brésil, la part du budget de l’Etat destinée au remboursement de la dette publique interne et externe est quatre fois supérieure à la somme des dépenses en éducation et santé ! Voir Rodrigo Vieira de Ávila, « Brésil : La dette publique est toujours bien là ! », www.cadtm.org/spip.php ?article3155 et www.cadtm.org/imprimer.php3 ?id_article=3605

|2| Voir Eric Toussaint, La Finance contre les peuples, CADTM-Syllepse-Cetim, 2004, chapitre 7. Voir également, Eric Toussaint, Banque mondiale : le Coup d’Etat permanent, CADTM-Syllepse-Cetim, 2006, chapitre 4.

|3| Au 19e siècle, il s’agissait notamment de l’Argentine, de l’Egypte, de la Tunisie, de la Chine et de l’Empire ottoman.

|4| On appelle Triade l’ensemble constitué par l’Amérique du Nord, l’Europe et le Japon.

|5| « Les créances transfrontières des banques déclarantes à la BRI sur les Economies émergentes ont été estimées à 2600 milliards de dollars en 2007, soit une augmentation de 1600 milliards en cinq ans » BRI, 78e Rapport annuel, Bâle, juin 2008, p. 44.

|6| Pour une analyse détaillée du déclenchement de la crise et du contexte international, voir Eric Toussaint, Banque du Sud et nouvelle crise internationale, CADTM-Syllepse, Liège-Paris, 2008, chapitres 9 et 10.

|7| Les commercial papers nord-américains (« asset backed commercial paper », ABCP) sont des titres de créances négociables émis par les banques ou d’autres entreprises sur le marché financier pour une courte période (2 à 270 jours). Ces titres de créances ne sont pas garantis par une contrepartie (une propriété immobilière par exemple). Ils sont basés sur la confiance que l’acheteur du commercial paper éprouve à l’égard de la banque ou de l’entreprise qui le vend.

|8| Collateralized Debt Obligations.

|9| Leveraged Debt Buy-Out. Il s’agit d’opérations de rachat d’entreprises financées par des dettes.

|10| Credit Default Swaps. L’acheteur d’un CDS veut en l’acquérant se protéger contre un risque de non paiement d’une dette. Le marché des CDS s’est fortement développé depuis 2002. Le volume des montants concernés par les CDS a été multiplié par 11 entre 2002 et 2006. Le problème, c’est que ces contrats d’assurance sont vendus sans que s’exerce un contrôle de la part des autorités publiques. L’existence de ces CDS a poussé les entreprises à prendre de plus en plus de risques. Se croyant protégés contre un défaut de paiement, les prêteurs octroient des prêts sans avoir vérifié la capacité de l’emprunteur à rembourser.

|11| Auction Rate Securities. Ces titres vendus aux Etats-Unis représentent des crédits octroyés à des municipalités, des universités (pour des bourses à des étudiants), des hôpitaux. Chaque semaine, les clients pouvaient en acheter ou en vendre via un système d’enchères (« auction »). En juin-juillet 2008, ce marché s’est effondré et les banques qui avaient commercialisé ces dettes ont dû les racheter à leurs clients et payer des amendes à l’Etat. Les montants en jeu sont estimés à 330 milliards de dollars et les amendes payées par UBS (150 millions de dollars), Citigroup (100 millions), JPMorgan, Morgan Stanley… totalisent plusieurs centaines de millions de dollars.

|12| Bear Stearns, la 5e banque d’affaires des Etats-Unis, étaient complètement engluée dans le marché des CDS.

|13| AIG, principal groupe mondial d’assurance, était lui aussi complètement embourbé dans le marché des CDS.

|14| Banque des Règlements Internationaux, 79e Rapport Annuel 2009, p. 80.

|15| Ibid, p. 84 et p. 94.

|16| Ibid, p. 84.

|17| « En particulier, nombre d’entreprises brésiliennes, coréennes, mexicaines et polonaises avaient souscrit des contrats sur dérivés auprès de banques étrangères ou locales, en 2007 et 2008, pour protéger leurs recettes d’exportations contre une forte appréciation des monnaies locales, voire, parfois, pour spéculer sur la poursuite de la hausse. Ces positions ne figuraient généralement pas au bilan des entreprises. Quand les cours de change se sont repliés face au dollar ou à l’euro, ces dernières ont essuyé de lourdes pertes : selon les estimations, près de 0,8 % du PIB en Corée et plus de 1 % en Pologne. » Source : BRI, 2009, p. 89.

|18| BRI, 2008, p. 55.

|19| La BRI écrit également : « Le crédit bancaire du secteur privé s’est énormément développé durant les cinq dernières années : de 7 points de pourcentage en termes de PIB en Amérique latine et de 30 points de pourcentage dans les pays d’Europe centrale et orientale. Il n’est pas impossible que cette extension ait outrepassé la capacité des établissements à évaluer et à surveiller efficacement leur exposition… », p. 57.

|20| BRI, 2008, p. 56.

|21| BRI, 2009, pp.92-93.

|22| En ce qui concerne les propositions d’alternatives, voir Eric Toussaint, Banque du Sud et nouvelle crise internationale, CADTM-Syllepse, Liège-Paris, 2008, chapitre 1 à 4. Voir également : Eric Toussaint, Quelles alternatives pour le développement humain ?, www.cadtm.org/spip.php ?article3623, ainsi que Damien Millet et Eric Toussaint, 60 questions/60 réponses sur la dette, le FMI et la Banque mondiale, CADTM-Syllepse, 2008, chapitres 10 à 12.



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