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Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, les histoires de chasse continueront de glorifier le chasseur.










Thursday, December 08, 2011

Austérité en Europe : les loups sont dans la bergerie.



Samuel MOLEAUD


Les loups sont dans la bergerie. Le casse du siècle par effraction existe, sous nos yeux, impuni, décomplexé. Il est même encouragé par les bergers qui renâclent à protéger les enclos et ont stoppé leur intervention pour nourrir les ovinés les plus fragiles et fébriles. Pire, ces derniers sont délibérément jetés en pâture, livrés dans la gueule du loup par des traitres piètres bergers.
J’ai écrit en septembre 2011 une diatribe dénonçant la mascarade de la crise qui cache une Offre Publique d’Achat de la finance sur les États européens, un coup d’État monumental maquillé par la peur de l’ampleur des dettes publiques. Voici en quelques sortes, le second volet.

1. La crise de la dette est une marque déposée.

Elle est une appellation d’origine (in)contrôlée qui se nourrit de la peur qu’elle voudrait semer. Traditionnellement, le pouvoir aime à se prendre pour un berger guidant le « troupeau dérouté » de citoyens, moutons de panurge apeurés qui convergent vers l’obéissance et consentent à l’inacceptable. Pour combien de temps encore vont-ils accepter la lame de fond qui les rend impuissants, cette humiliation qu’ils vivent en regardant du bout d’un écran plat leurs congénères se faire manger par ces loups ? Combien de gémissements de douleur ou de rage ravalés au fond des entrailles au lieu de les extirper et les cracher à la face de toute autorité injuste ? Ce n’est pas une invasion soudaine, les symptômes d’un massacre financier étaient visibles depuis trois, peut-être quatre décennies de grignotage successifs des enclos du troupeau. Résultat, parce que les bergers ont abandonné leur programme de lutte contre les prédateurs, la transhumance se termine chaque année dans des effusions de sang. En résumé, une bande de prédateurs surpuissants qui sévissent ci et là, d’une manière complètement déraisonnée et manifestement préméditée, sont en train de faire sauter tous les verrous des enclos qui les gênent afin de prendre le contrôle total des pâturages.
Par peur de vaciller face aux clameurs populaires qui commencent à s’unir et muter en actions collectives, les institutions bancaires élaborent leur plan de contre-attaque. Elles pilonnent de toutes parts tout ce qui peut enfreindre leur loi inique du profit : institutions publiques, intervention de l’État dans l’économie, existence d’un socle juridique, droit social, droit du travail, santé et systèmes publics de protection sociale, éducation, sécurité publique, etc., et sont en passe de réaliser une véritable fusion-acquisition des États-Nations. L’Europe voit la guerre financière qu’elle menait ailleurs en Amérique Latine, en Afrique se retourner contre elle, avec la crise de la dette pour choc de grande ampleur.
En réponse à une dette qui enfle, le gouvernement choisit de résoudre la crise de l’oligarchie par une politique de rigueur, communément appelée « austérité ». Mais il faudrait savoir ce que c’est que « l’austérité », et à qui sert-elle. Les politiques de rigueur votées massivement en Europe sont les plus graves de toute l’Histoire des États-Nations, et produisent un coup d’État général qui ne s’est jamais produit. C’est une première et nous sommes tous enrôlés dans une guerre sans combattre : le salarié contre son chef qui impose productivité et rentabilité pour son chiffre, le contribuable qui paye les impôts que les oligarques défiscalisent, le citoyen qui se fourvoie en votant pour des gouvernants affairistes. C’est la guerre de la finance contre le droit et l’État qui se mondialise. Et le nerf de cette guerre se trouve dans le concept de la dette publique, ses intérêts et son remboursement.
Le remboursement de la dette publique est un argument de propagande afin de faire accepter aux masses la politique de rigueur, un plan d’ajustement structurel que les élites imposent arbitrairement aux contribuables, et qui concentre encore le capital mondial. Dire qu’il faut rembourser la dette correspond à se résigner et accepter l’Offre Publique d’Achat des banques sur les institutions publiques, dans la mesure où une large part de cette dette publique des États est constituée des taux d’intérêts (usure) abusifs, des dettes privées de 2008 des agences de crédit et des entreprises multinationales qui en plus, pratiquent l’évasion des capitaux vers les paradis fiscaux. La conséquence de cet assaut qui se déroule sous nos yeux est une nouvelle féodalisation de l’Europe, mais en version bien plus cynique que celle d’avant 1789.

2. Une fiscalité injuste qui aggrave la dette publique.

En plus de la dette publique dite « insoutenable », l’État souffre d’un manque à gagner colossal en termes de recettes fiscales. Parler de la dette, c’est aussi évoquer le financement de l’économie nationale. L’État peut se financer avec plusieurs instruments : l’impôt, la création monétaire et l’emprunt.
L’annonce d’une hausse des taux d’imposition est souvent mal perçue par la population, surtout lorsqu’il faut batailler pour conserver son siège aux prochaines élections. La fiscalité repose sur les ménages modestes qui, assommés de TVA et d’impôts indirects à la consommation, voient leurs salaires s’aspirer littéralement pendant que les plus hauts revenus sont placés aux Bermudes, en Suisse ou à Monaco, non-assujettis à l’impôt. Un transfert qui créée un assèchement des recettes fiscales de plusieurs milliards de dollars par an. Une interdiction des mesures d’exonération fiscale pour les plus riches permettrait à l’État de réduire sa dette publique sans aucune privation de toutes parts, à l’instar de ce que propose le Front de Gauche : taxer à 100% les revenus supérieurs à 300 000€, par exemple.
Secondement, la création monétaire reviendrait à desserrer le crédit pour que la Banque de France injecte de la monnaie dans l’économie, afin de soutenir la demande en monnaie de transaction (celle que l’on utilise pour consommer). La monnaie nationale se trouve dévaluée, mais en économie raisonnée, elle permet de relancer la consommation, la demande et l’emploi. Puisque l’État ne bat plus la monnaie depuis la création de la Banque Centrale Européenne, ce mécanisme a disparu. Feu l’impôt car il prive les modestes ou fâche les riches, feu la création monétaire car interdite par Bruxelles, il ne reste à l’État que l’emprunt…sur les marchés financiers, à des taux exorbitants !
Le taux de l’impôt sur les sociétés est dégressif, ce qui fait qu’une multinationale est taxée à 8% lorsqu’un artisan, une SARL ou un individuel sera imposé à hauteur de 30%, la logique démocratique voudrait que cela soit l’inverse. Pire, les capitaux bruts des grands investisseurs fuient vers les paradis fiscaux. Ainsi, les contribuables les plus riches reçoivent des sommes à six chiffres de défiscalisation de leurs revenus de la part du Trésor Public chaque année, et en parallèle, chaque mesure fiscale des gouvernements depuis les présidences de F. Mitterrand et suivies, vise à augmenter la TVA. En vingt ans, ce seraient près de 200 milliards d’euros qui ont indirectement « glissé » du public au privé de cette manière. De traités en traités, la politique économique néolibérale de l’UE pousse l’État à emprunter des milliards d’euros sur les « marchés financiers » pour financer l’économie nationale. Il comble son manque-à-gagner par l’emprunt bancaire tout en n’assurant pas son remboursement auprès des rentiers, de ceux qui pourraient apporter du capital.

3. D’où vient la dette publique ?

La dette augmente lorsque la dépense est supérieure à la recette, évidemment. Alors l’État réduit sa dépense, comme s’il ne pouvait point augmenter ses recettes nettes en taxant par exemple les hauts-revenus, les transactions financières (c’est-à-dire porter un coup à la spéculation effrénée et aussi réinstaurer des droits de douanes abolis par l’OMC), en empêchant l’exonération et l’évasion fiscale.
Jamais il n’y a eu autant de richesses créées et d’argent généré en France, puisque les taux de croissance restent positifs. Les pays ont une croissance molle, certes, mais celle-ci fait tout-de-même augmenter chaque année le PIB de l’économie, et jamais la rémunération du travail fut aussi basse par rapport à celle du capital. Mais le peuple européen doit renoncer à ses allocations, ses emplois, ses salaires, sa santé, son éducation pour faire gagner dix milliards d’euros à l’État tandis que les financiers, sur les canots de sauvetage en face du Titanic ébréché, observent via les grandes banques d’affaires, leur pillage du casino royal.
3.1. Une dette privée transformée en dette publique.
Suite à la menace de l’effondrement imminent du système bancaire en 2008, les États ont pris en charge les milliards de dettes privées (ce qui était une socialisation des pertes) en prêtant aux banques des sommes pharamineuses pour les refinancer, ce à des taux quasiment nuls, à 2-3%. Cette recapitalisation des banques s’est accompagnée d’une explosion comme jamais des dettes publiques européennes, il est donc aisé de comprendre qu’en toute logique, les banques auraient dû rembourser ces États prêteurs après leur crise. Et bien non, la facture a été délocalisée comme l’on sait sur la population déjà fragilisée par une politique économique européenne très discriminatoire entre riches et pauvres. Trois ans après, ces pays prêteurs de la zone euro n’en pouvant plus de crouler sous les dettes, interdits d’emprunter à la Banque Centrale Européenne, ont été contraints de recourir aux marchés financiers pour « éponger » une dette que les banques d’affaires, rappelons-le, avaient indirectement occasionnée.
Dans le même temps quasiment, ces dernières ainsi que les agences de notation aux profits galopants, lançaient une dantesque attaque spéculative sur les monnaies, contribuant à la déstabilisation de l’euro, et aggravant encore un petit peu plus les dettes publiques. Tout d’un coup, un État était décrété non solvable, placé en défaut de paiement, perdait sa réputation, la fameuse note AAA, et ne put trouver son bailleur de fonds. Or les traités communautaires interdisent à un membre de l’Union Européenne d’emprunter à la Banque Centrale ou à un autre État membre. C’est dire à quel point les traités communautaires servent la finance…L’emprunt national, l’achat de bons du Trésor suite à une création monétaire a disparu des alternatives puisque une banque nationale n’a plus la possibilité d’injecter de la monnaie dans son économie. La « seule alternative » tant prêchée par les gouvernements serait donc l’emprunt auprès des « marchés financiers » : TINA (There Is No Alternative, vieille ficelle qu’ils reprennent de Mme. Thatcher). La Grèce, bientôt l’Espagne, l’Italie et la France empruntent sur les marchés à des taux odieux de 18% ou 19% (s’ils n’augmentent pas d’ici là) pour alléger leurs prêts massifs non remboursés de 2008-2009 ! Voilà ce qui aggrave la dette publique : des banquiers non résidents de la zone euro, se retrouvent détenteurs de la dette d’un pays.
3.2. Une dette à répudier.
La dette publique n’est pas devenue soudainement « insoutenable », c’est que des créanciers étrangers de la zone euro ont exigé sans vergogne et sans préavis qu’ils en soient remboursés, alors qu’elle se compose indirectement d’une part de leur ancienne dette privée. Les taux d’intérêts sur les marchés financiers sont tellement élevés (l’usure), qu’après la souscription d’un prêt, la croissance économique ne rembourse pas la dette, elle paye l’intérêt : le service de la dette. C’est comme un ruiné qui demanderait un prêt à Cofidis pour payer ses dettes. Sans argent, il ne pourrait plus régulariser les échéances, et au bout d’un moment, il ferait un second prêt à Sofinco, pour payer les intérêts du premier prêt de Cofidis, et ainsi de suite, jusqu’à sa mise sous les verrous. Sauf qu’à la différence d’un particulier, un État ne peut pas faire faillite ! Ce que vit l’Europe est exactement la situation dans laquelle se trouvent les pays d’Afrique suite à leurs multiples prêts au FMI ou à la Banque Mondiale : à force d’emprunter, tout le PIB est presque destiné à payer les intérêts de la dette, et non la dette en elle-même.
Face à ce faux problème, le gouvernement annonce plans de rigueur sur plans d’austérité, pour « rassurer les marchés financiers », nous dit-on, alors qu’à l’évidence, c’est pour éviter de se faire renverser par un banquier, à l’instar de la Grèce ou de l’Italie. Comme si créer une récession allait soigner l’avidité maladive de la finance. Comme si abandonner le navire allait le protéger des pillages des pirates. La dette publique nécessite, si l’on s’en tient à des propositions de militants d’Attac ou du Front de Gauche, un audit citoyen. Il serait effectivement important d’étudier, puis de voter quelle part du montant incombe aux dettes privées des banques et doit être répudiée, quels montants doivent être remboursés. La décision pourrait être celle de nationaliser les banques afin d’abolir les intérêts odieux de ces emprunts, puisqu’ils sont disproportionnés entre un prêt public et un emprunt bancaire (de 2% à 20%). Une nationalisation des banques n’est même pas un programme démagogique d’extrême-gauche, il permettrait tout simplement à l’État de retrouver une souveraineté économique, de réduire ses déficits, rendre les services publics fonctionnels. Le gouvernement français l’aurait déjà fait s’il voulait vraiment renouer avec la croissance économique.
L’État, ou le collège de citoyens, ou le peuple en assemblée constituante, pourrait tout aussi bien, avec la légitimité du pouvoir qui lui serait confiée, décréter qu’en temps de « crise », les riches seraient davantage soumis à contribution nationale. La crise de la dette publique et la politique de rigueur qu’elle impose est donc bien le résultat d’un choix politique évident, et d’une conséquence économique désastreuse, ceux de la collusion entre des hommes d’affaires en forme de politiciens qui perdent leur « tapis » au poker face aux banquiers, dans le déni total des populations. Or si la volonté était vraiment de revenir à une dette publique de 60% ou 65% du PIB comme le veut l’UE, la répudiation de cette dette, l’abolition de l’usure et la taxation des hauts revenus, ou l’exigence de contreparties sur les prêts accordés aux banques en 2008, auraient déjà été légiférés depuis longtemps !
Si la crise de la dette n’était pas un assaut de la finance, préconiserait-on les mêmes « remèdes » à tous les peuples ? L’Europe est-elle soudainement si homogène que les textures de ses institutions (démographie, fonctionnement bureaucratique, système fiscal, mœurs, histoire politique et sociale, culture, etc) peuvent supporter les mêmes traitements : gel des salaires, des prestations sociales, recul de l’âge de départ à la retraite, hausse de la TVA, du pétrole et des produits de première nécessité, taxes sur le patrimoine des petits possédants, resserrement du crédit, suppression de postes de fonction publique, privatisation des établissements scolaires et des universités, non-remboursement des soins, etc. ? Évidemment, non. Le « traitement d’austérité » imposé du Portugal à la Grèce en passant par la France et l’Italie, est une déclaration de guerre que la presse maquille sous des termes cliniques ou médicaux. Comme si les gens étaient infectés et qu’une injection de néolibéralisme effréné guérirait le virus de la dette publique. Une petite piqûre, attention ça va piquer un peu, et hop, la douleur est derrière-vous ! Mais vous n’avez plus d’État, chère patiente. Prix de la consultation ? Un plan d’ajustement structurel, un seul…il vous faudra serrer votre ceinture. Rajoutez des trous puisque vous vivez à découvert et que vous n’avez plus assez de liquidités pour acheter de nouveaux vêtements !
Admettons qu’il n’y ait pas d’autres moyens que de rembourser la dette publique aux créanciers. Comment rembourse-t-on une dette sans recette, sans rentrée d’argent ? Un plan d’austérité, ou plus significativement une politique de rigueur, est macro-économiquement contre-nature pour un PIB.

4.Une politique de rigueur pour la vigueur des portefeuilles financiers

Les dettes publiques dites « insoutenables » (83% du PIB français, 119% du PIB italien, 140% du PIB grec) seraient dues, si l’on écoute les médias, à un mode de vie excessif des populations.
Voilà un demi-siècle que les gens vivent devant le miroir de la fausse opulence alimentée par les entreprises. Du coup, les exploités des classes moyennes consomment comme leurs patrons et les riches et se ruinent pour vivre comme eux, ce à cause de la faiblesse des salaires. Et il faudrait croire que la consommation est issue des allocations données aux prolétaires et qu’elle est fautive d’un gaspillage d’argent public. Il est vrai que loyers payés et échéances de crédits réglées, essence et nourriture achetées, services de soins et coûts scolaires versés, il doit rester à peu près 100€ ou 200€ à un ménage moyen en couple qui gagne un Smic chacun pour payer ses factures à Suez, Veolia et EDF-Bleu Ciel. S’ils s’offrent le 30 de chaque mois un CD, un livre ou une côte de bœuf pour varier un peu des pâtes au beurre, il faudrait vraiment qu’ils se serrent la ceinture ces deux là. Et en plus, ils ont l’outrecuidance et le culot de demander des allocations pour leurs enfants ! Comment peut-on vivre au dessus de ses moyens à ce point quand on voit tant de pauvres gens comme Mr Arnault (LVMH) toucher 4 millions d’euros, Mr Mestrallet (Suez) 3,3 millions, et Mr de Margerie (Total) prendre 3 millions en 2010 ?
4.1 La rigueur est une démission de l’État.
La politique d’austérité n’est pas une solution pour réduire sa dette publique, mais bien au contraire, elle est la politique du chaos qui amène l’État à sa perte : d’abord, une cure d’austérité en macroéconomie, cela n’existe pas. Cette association de termes doit sûrement provenir de la novlangue libérale qui dépossède les mots de leur sens pour imposer un nouveau vocabulaire plus propice à la sujétion des individus. La politique d’austérité désigne une politique économique de rigueur où l’État, en théorie souverain sur sont économie, décide de stopper ses dépenses publiques, en espérant calmer la crise et renouer avec la croissance économique par la limitation de l’activité économique. Le but étant d’attendre que celle-ci ne reprenne de plus belle par l’investissement des entreprises une fois les orages spéculatifs chassés du ciel.
L’argument toujours scandé pour traiter une crise lorsque les finances paniquent, est de lancer une politique de rigueur, arguant qu’une intervention de l’État accroît la dette publique. C’est un non-sens puisqu’une économie « déprimée », laissée au ralenti n’est pas un indicateur de croissance économique. En période de crise, les entreprises ne sont pas enclines à embaucher du personnel, surtout si une grosse part de la richesse créée repose sur l’activité de petites et moyennes entreprises, dont les cotisations patronales et sociales, en France, sont élevées. Elles vont donc réduire leur facteur travail, faire des compressions de personnel par manque de demande. A cela, s’ajoute, si les taux d’intérêts ne baissent pas, une préférence pour le placement sur un « marché » plutôt que l’investissement (en capital humain notamment). Sur l’économie réelle, cela se traduit par une explosion du taux de chômage. C’est donc une période où les chômeurs seront plus demandeurs de prestations sociales que d’habitude, en attendant de trouver salaire dans une autre entreprise. L’allocation de ressources, d’aides sociales aux personnes touchées par la crise leur permet de continuer, d’abord de vivre, puis de consommer sur le marché des biens et des services.
Ainsi donc, si l’État et sa loi de finance prévoient d’augmenter les dépenses en prestations sociales (Caf, assurance chômage, remboursement des soins, prise en charge des plus démunis), il récupère à retardement les bénéfices d’une recrudescence de la demande et de la consommation des ménages. La production des entreprises étant relancée, celles-ci vont chercher à nouveau à recruter du personnel. Sauf que la multiplication des créations d’emplois et, au cas échéant, la hausse des salaires nets (puisque la croissance le permet) va provoquer une hausse générale des prix. Voilà pourquoi les libéraux font de l’urticaire devant les politiques keynésiennes de relance par la demande : le quasi plein-emploi met les salariés et les travailleurs en position favorable pour négocier les salaires, le temps de travail, la production. Ils ne sont plus dans le climat austère régit par la peur du lendemain (à quand le prochain licenciement, la baisse des salaires, des primes, les inégalités en expansion, etc.), ils peuvent donc faire parler d’eux si on ne les écoute pas, et utilisent la grève. Une hausse du taux d’inflation après une hausse des salaires nominaux (bruts, non déduits de l’inflation) ne serait pas un problème si ceux-ci étaient indexés sur l’inflation au lieu de l’être sur la croissance économique, comme le prévoit le drastique plan de rigueur du gouvernement de F. Fillon.
En résumé, un plan de rigueur fige l’activité économique du pays, il créé une récession afin « d’économiser ». C’est se couper une patte pour tenter de courir plus vite. Mais l’État n’est pas un petit porteur de monnaie qui économise, sa bourse est cossue. Il est ouvert sur une plateforme mondiale où règne la loi de la jungle, l’iniquité du profit, du rentable et de la compétitivité. Une rigueur pratiquée en économie ouverte débouche sur l’autodestruction de l’État. Avec le gel des prestations, des salaires jusqu’en 2016 (et plus si affinités) et l’explosion (prochaine) du taux de chômage, nombre d’entreprises font et feront faillites. Comme l’État-Banquier dira aux pauvres qu’il est ruiné, tout le PIB allant au remboursement d’une dette publique illégitime, il se dira aussi incompétent pour gérer les services publics. Alors, il aura les pleins pouvoirs pour privatiser ouvrir à la concurrence internationale la santé, l’éducation, les transports, l’eau, le gaz, l’électricité, l’armée, le fisc, la fonction publique en général, et tous les secteurs publics. Exceptée peut-être la police aux frontières (quoique) qui use du contrôle au faciès, glace de tétanie et expulse chaque année des dizaines de milliers d’individus doublement paupérisés, dans leur pays d’origine et en France.
4.2. L’Union Européenne, un régime renversé par ses propres alliés
Comme une dictature militaire décrète l’état d’urgence et le maintient pendant trente ou quarante ans jusqu’à changement de régime, réprimant les foules par la force et dans le sang, la dictature économique des marchés financiers impose aux États privatisés l’austère terreur des plans de rigueurs. C’est une arme de destruction du public pour privatiser les profits en réduisant toujours plus les coûts de production (salaires, équipements, prestations, etc.) et en laissant l’action publique s’occuper de ce qui est trop cher (renflouements, étanchement des dettes privées).
Désormais, -et la finance ne prend plus de pincettes-, les gouvernements sont renversés en un rien de temps, sans élection, sans motion de censure, sans vote de confiance, sans passer par les parlements. Quelques élucubrations médiatiques suffisent. Une poignée d’Hommes gouverne au nom des banques, attaque et spécule sur les monnaies, d’autres groupes claniques détiennent les créances sur les devises, et ce sont 1% des riches de la planète qui placent leurs ouailles au trône des institutions publiques. Les Premiers Ministres G. Papandréou, S. Berlusconi en ont fait les frais mi-novembre 2011. Ils ne sont pas vraiment réputés pour leur marxisme, leurs politiques d’obédience libérale durant la crise de 2008 ont largement parachevé de dynamiter leur popularité, mais ils n’ont néanmoins pas été expulsés par la rue, des députés ou par des citoyens. Novembre 2011 est le mois qui voit trois figures de proue du royaume bancaire faire rapidement irruption au sommet des institutions, pour diriger une nouvelle phase du capitalisme, une nouvelle doctrine de choc et toujours plus virulente :
Mario Draghi à la tête de la BCE, Loukás Papadímos et Mario Monti, Premiers Ministres grec et italien. Mario Draghi fut vice-président de la puissante Goldman Sachs pour l’Europe (2002-2005) et gouverneur de la banque d’Italie (2006-2011). Son acolyte Mario Monti est commissaire européen à la concurrence et consultant pour la même banque en 2005. Il est aussi membre de la section Europe à la Commission Trilatérale, membre du groupe Bilderberg et sénateur à vie. Nommé en vitesse à la succession de S. Berlusconi, il s’est lui-même nommé ministre de l’économie et n’est affilié à aucun parti politique. Faut-il faire confiance à la démocratie pour qu’il assume, bien entendu, chaque office en toute autonomie et sans aucune collusion de l’une à l’autre ? Permettons-nous d’en douter !
Novembre est aussi le mois où la démocratie (comme régime, dans son sens philosophique et juridique et non dans son sens médiatique) est devenue un régime obsolète appartenant à l’histoire contemporaine de l’Europe. Cette passation de pouvoirs entre politiciens et banquiers, véritable putsch des marchés qui réalisent leur assaut final, signifie deux choses : un État privatisé ne pourra plus avoir l’initiative des politiques économiques à mener, celles-ci seront écrites ou remodelées à loisir par les acteurs de ces grandes banques comme Goldman Sachs. En d’autres termes, la politique de rigueur est et sera obligatoire : règle d’Or inscrite dans le marbre des Constitutions, elle sera la seule politique économique et budgétaire structurelle qui soit autorisée. Et deuxième chose, le tout se fait dans le plus parfait déni de la démocratie au mépris des populations, dans l’ombre des médias et des urnes. Alors, afin de détruire l’État et de grignoter un petit peu plus les institutions publiques, le meilleur moyen est d’en prendre le contrôle, comme un terroriste kamikaze détournerait un avion. Cela passe par la mise en place des politiques de rigueur au niveau européen.
En « échange » des prêts consentis, on imagine bien que les créanciers vont exiger des contreparties à l’État, l’argent n’est pas gratuit. Les banques et institutions financières (FMI, BCE, Banque Mondiale, etc.) sont des entreprises privées, et n’ont qu’une seule face sur leur prisme, celle qui fait d’eux des rois, et engendrer du bénéfice sur l’argent prêté. L’argent s’achète sur un marché à la BCE, et sert à faire plus d’argent avec l’argent, non des marchandises de qualité qui nourrissent les âmes. Ainsi, en échange, les institutions financières vont imposer des plans de privatisation des entreprises publiques, des réformes de casse du droit du travail, de la couverture sociale : les plans d’ajustements structurels. Accroissement de la dette, rigueur, moins d’argent, nouveau prêts, nouvelle dette, deuxième rigueur, abdication du pouvoir et voilà que se fera la fusion-acquisition du Parlement par une banque d’affaire : la belle affaire !
Seul un gouvernement peut avoir le pouvoir et le courage de taper du poing sur la table pour sortir de ce garrot de la dette en nationalisant les banques pour mettre un coup d’arrêt à la guerre, à la spéculation financière. Les élections prochaines en France nous donnent l’occasion de ne pas applaudir ce gouvernement cyclope, neurasthénique, faisandé et lugubre.
Presse et pouvoirs assimilent un crime financier à une pathologie bénigne guérie à coups de purges, ils font de nos destins un festin, et répondent aux clameurs par de la peur. Et dans la sueur du labeur, grignotent ce que l’on a du restant de nos heures sans ne jamais battre en retraite. Quand viendra l’heure des heurts, il ne faudra pas venir nous inonder de pleurs que l’audace et la fougue populaire aient mit le feu aux poudres pour commettre les régicides en face desquels nombre resteront placides. Les loups sont entrés par effraction, délogeons-les de nos enclos !
Samuel Moleaud.
1er Décembre 2011.
http://sam-articles.over-blog.com
URL de cet article 15296
http://www.legrandsoir.info/austerite-en-europe-les-loups-sont-dans-la-bergerie.html
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L’esclavage de la dette - Comment elle a détruit Rome et comment elle nous détruira si nous la laissons faire (CounterPunch)

Hammourabi était plus avisé



Michael HUDSON
Photo : un distributeur de billets de l’empire romain


Le livre V de La Politique d’Aristote décrit l’éternel cycle des oligarchies qui se transforment en aristocraties héréditaires —pour finalement être renversées par des tyrans ou se déchirer entre elles quand certaines familles décident de "mettre la multitude dans leur camp" et de réinstaurer la démocratie dont émerge à nouveau une oligarchie, suivie d’une aristocratie et ainsi de suite tout au long de l’histoire.
La dette a été la force motrice de ces évolutions —seules les stratégies changent. La dette clive la richesse en créant une classe de créanciers dont le pouvoir oligarchique est renversé par de nouveaux leaders ("tyrans" dans le vocabulaire d’Aristote) qui obtiennent le soutien populaire en supprimant la dette et en redistribuant les biens ou en gardant les profits que génèrent ces biens pour l’état.
Depuis la Renaissance, cependant, les banques se sont mises à soutenir les démocraties. Non pas par souci de liberté ou d’égalité mais bien plutôt pour sécuriser leurs prêts. Comme l’a expliqué James Steuart en 1767, les emprunts royaux restaient des affaires privées plutôt que des dettes publiques. Pour qu’une dette souveraine devienne la responsabilité d’une pays tout entier, il fallait que des représentants élus puissent faire passer des augmentations d’impôts pour payer les intérêts.
En accordant aux contribuables une voix au gouvernement, les démocraties anglaises et hollandaise ont donné aux créanciers de bien meilleures garanties de remboursement que les rois et les princes dont les dettes s’éteignaient avec eux. Mais à cause des récentes protestations contre la dette, de l’Islande à la Grèce en passant par l’Espagne, les créanciers retirent leur adhésion aux démocraties. Ils exigent l’austérité fiscale et même la privatisation des biens publics.
La finance internationale est devenue le fer de lance d’un nouveau type de guerre. Son objectif est le même que la conquête militaire d’autrefois : s’approprier la terre et les ressources minières, ainsi que les infrastructures communales et les revenus de l’extraction. En réponse les démocraties exigent des référendums pour choisir de payer ou non les créanciers en vendant le domaine public et en augmentant les impôts, ce qui engendrera du chômage, des baisses de salaire et une récession économique. L’alternative étant de réduire le montant de la dette ou même de l’annuler et de remettre en place des règles pour contrôler le secteur financier.
Des dirigeants du Proche Orient ont effacé leurs ardoises pour maintenir l’équilibre économique
Faire payer un intérêt sur l’argent ou les marchandises livrées en avance de règlement n’avait pas pour but au départ de cliver l’économie. Lorsqu’il a été institué pour la première fois au troisième millénaire avant JC par un accord contractuel entre les temples et les palais sumériens et les marchands et les entrepreneurs qui travaillaient dans la bureaucratie royale, l’intérêt était de 20% (le capital doublait en 5 ans) et représentait une honnête part des profits générés par le commerce de longue distance ou la location de terre ou d’autres biens publics comme des usines, des navires et des maisons à boire.
Quand la pratique a été privatisée au profit des collecteurs royaux de redevances et de loyers, "la royauté divine" protégeait les créditeurs agricoles. Les lois de Hammourabi (vers 1750 avant JC) ont décrété la suppression de leurs dettes en cas d’inondation ou de tornade. Tous les dirigeants de la dynastie babylonienne, en montant sur le trône, annulaient les dettes des paysans afin de leur permettre de repartir à zéro. Le travail gratuit des débiteurs, les hypothèques sur la terre ou la récolte et autres obligations étaient annulés pour "réinstaurer l’ordre" dans une situation idéale d’équilibre "originel". Cette coutume s’est poursuivie avec l’année du Jubilée de la Loi de Moïse comme elle est décrite dans le Lévitique 25.
La logique était claire. Les sociétés anciennes avaient besoin de lever des armées pour défendre leur terre et pour cela il leur fallait libérer les citoyens de l’esclavage. Les lois de Hammourabi empêchaient les conducteurs de chars et autres combattants d’être réduits en esclavage à cause de leur dette et empêchaient les créanciers de prendre les récoltes des tenanciers des terres royales, publiques et communales qui étaient redevables au roi de service sur ses terres et dans son armée.
En Egypte, le pharaon Bakenranef (vers 720-715 avant JC, “Bocchoris” en Grec) a proclamé une amnistie de la dette et aboli l’esclavage des endettés devant la menace d’une invasion militaire de l’Ethiopie. Selon Diodore de Sicile, (I, 79, écrit en 40-30 avant JC), il a établi que si un débiteur contestait sa dette, la dette était annulée si le créancier ne pouvait présenter un contrat écrit. (Il semble que les créanciers aient toujours eu tendance à exagérer le montant des dettes). Le pharaon pensait que "les corps des citoyens devaient appartenir à l’état afin que l’état puisse bénéficier des services que les citoyens lui devaient en temps de paix comme en temps de guerre. Car il se disait qu’il serait absurde qu’un soldat... soit mis en prison par son créancier pour ne pas avoir remboursé un prêt et que l’avidité de personnes privées mette ainsi en danger la sécurité de tous."
Le fait que les principaux créanciers du Proche Orient étaient les rois, les temples et leurs collecteurs facilitait l’annulation des dettes. Il est toujours plus facile d’annuler les dettes qu’on vous doit à vous. Même les empereurs romains ont brûlé des livres d’arriérés d’impôts pour empêcher une crise. Mais il est devenu beaucoup plus difficile d’annuler des dettes dues à des créanciers privés quand la pratique de l’intérêt s’est répandue à l’ouest vers les royaumes de la Méditerranée à partir de 750 avant JC environ. Au lieu de permettre aux familles d’équilibrer les recettes et les dépenses, la dette est devenue le principal facteur des expropriations et du clivage des sociétés en deux camps : l’oligarchie créditrice et les clients endettés. En Judée, le prophète Isaïe (5:8-9) condamne les créanciers qui saisissent les bien hypothéqués et "ajoutent maisons aux maisons et champs au champs au point qu’il ne reste plus d’espace libre et qu’ils se retrouve les seuls habitants du pays".
Le pouvoir des créanciers et la croissance stable n’ont jamais fait bon ménage. La plupart des dettes personnelles de la période classique étaient constituées de petites sommes d’argent prêtées à des individus au seuil de la pauvreté qui avaient du mal à joindre les deux bouts. La saisie de leur terre et de leurs biens —et de leur liberté personnelle— enchaînaient irréversiblement les débiteurs. Au 7ième siècle avant JC, des "tyrans" (leaders populaires) se sont levés pour renverser les aristocraties de Corinthe et d’autres riches cités grecques en obtenant le soutien populaire par l’annulation des dettes. D’une manière moins autoritaire, Solon, a fondé la démocratie athénienne en 594 avant JC en interdisant l’esclavage de la dette.
Mais les oligarchies se sont reformées et ont appelé Rome à la rescousse quand les rois de Sparte, Agis, Cléomène et leur successeur Nabis ont voulu effacer les dettes à la fin du 3ième siècle avant JC. Ils ont été assassinés et leurs supporters chassés. Depuis l’antiquité, ça a été une constante politique de l’histoire que les créanciers s’opposent à la fois à la démocratie populaire et au pouvoir royal qui pouvaient tous les deux empêcher la conquête de la société par la finance —une conquête qui a pour objectif de transformer en dette productrice d’intérêts autant de pans de l’économie qu’il est possible.
Quand les frères Gracchus et leurs adeptes ont essayé de réformer les lois sur le crédit en 133 avant JC, la classe sénatoriale dominante a réagi avec violence et les a fait assassiner, inaugurant de la sorte un siècle de guerre sociale qui s’est terminée avec le sacre de l’empereur Auguste en 29 avant JC.
L’oligarchie créancière romaine gagne la Guerre Sociétale, réduit la population en esclavage et c’est le début des années noires
Les choses étaient plus sanglantes à l’étranger. Aristote n’a pas mentionné la construction d’une empire dans son schéma politique, mais la conquête étrangère a toujours été un instrument capital dans la création de dettes et les guerres ont été la cause principale des dettes publiques des temps modernes. Rome a été le plus intraitable créancier de l’Antiquité ; ses collecteurs rançonnaient l’Asie Mineure, sa province la plus prospère. Le droit n’existait plus quand les "chevaliers" qui levaient le tribut arrivaient. Mithridate de Ponts a mené trois révoltes populaires et les populations d’Ephèse et d’autres cités se sont soulevées et ont tué 80 000 Romains en 88 avant JC selon les estimations. L’armée romaine a riposté et Sulla a imposé un tribut de guerre de 20 000 talents en 84 avant JC. En 70 avant JC les amendes pour les intérêts en retard avaient multiplié la somme par six.
Tite Live, Plutarque et Diodore, entre autres historiens célèbres de Rome, ont rejeté la responsabilité de la chute de la République sur l’intransigeance des créanciers qui a provoqué une guerre sociétale de 100 ans (133 à 29 avant JC) marquée par les meurtres politiques. Des leaders populaires ont essayé d’obtenir le soutien populaire en demandant l’annulation de la dette (la conspiration de Catilina en 63-62 avant JC). Ils ont été assassinés. Au 2ième siècle après JC, environ un quart de la population était réduite en esclavage. Au 5ième siècle, l’économie de Rome s’est effondrée car il ne lui restait plus un sou. Pour survivre les gens retournèrent dans les campagnes.
Les créanciers trouvent une raison légale pour soutenir la démocratie
Quand les banquiers se sont remis en selle après le pillage de Byzance par les croisés et ont investi de l’or et de l’argent dans le commerce occidental européen, les chrétiens n’ont pas réussi à empêcher le paiement d’intérêts comme ils l’auraient souhaité à cause de l’entente entre des prêteurs prestigieux (les Templiers et les Hospitaliers ont prêté de l’argent pendant les croisades) et leurs principaux clients — les rois, d’abord pour payer l’Eglise et de plus en plus pour financer les guerres. Mais les dettes royales n’étaient pas honorées quand les rois mouraient. Les Bardi et les Peruzzi ont fait faillite en 1345 quand Edward III a refusé d’honorer ses dettes. Les familles de banquiers ont perdu beaucoup d’argent en prêtant aux Habsbourg et aux Bourbon qui régnaient sur l’Espagne, l’Autriche et la France.
Les choses ont changé quand la démocratie hollandaise a voulu se libérer de l’Espagne des Habsbourg. Le fait que leur parlement pouvait faire des emprunts publics sur le long terme au nom de l’état a permis aux Pays Bas de lever des emprunts pour s’offrir des mercenaires à une époque où l’argent et le crédit étaient le nerf de la guerre. L’accès au crédit "a été l’arme la plus puissante dans leur lutte pour l’indépendance" a écrit Richard Ehrenberg dans Capital et finance à l’époque de la Renaissance (1928). "Celui qui faisait crédit à un prince savait que le remboursement de la dette dépendait de la capacité et du bon vouloir de son débiteur. Il n’en était pas de même avec les cités qui n’avaient pas seulement le pouvoir de décider mais étaient aussi des corporations et des groupes d’individus reliés par un destin commun. Selon la règle généralement acceptée chaque habitant de la cité répondait des dettes de la cité sur sa personne et sur ses biens".
L’avantage financier du gouvernement parlementaire était donc de pouvoir contracter des dettes qui n’étaient pas seulement les obligations personnelles de princes, mais étaient véritablement publiques et contraignantes quelque soit le roi en place. C’est pourquoi les deux premiers pays démocratiques, la Hollande et l’Angleterre après sa révolution de 1688, sont devenus les pa ys marchands les plus actifs pour ensuite devenir des puissances militaires de première importance. Ce qui est ironique, c’est que c’est le besoin de financement de la guerre qui a promu la démocratie en formant une trinité symbiotique, la guerre, le crédit et la démocratie parlementaire, qui s’est perpétuée jusqu"à nos jours.
A l’époque "la situation légale du roi en tant qu’emprunteur n’était pas claire et on ne savait pas encore si ses créanciers pouvaient exercer un recours contre lui en cas de non-paiement." (Charles Wilson, England’s Apprenticeship : 1603-1763 : 1965.) Plus l’Espagne, l’Autriche et la France devenaient despotiques, plus elles avaient du mal à financer leurs opérations militaires. A la fin du 18ième siècle, l’Autriche était un pays "sans crédit et par conséquent sans grande dette", un pays à qui personne ne voulait prêter, qui avait la plus mauvaise armée d’Europe et qui était complètement dépendant des subsides et garanties de prêts anglais au moment des guerres napoléoniennes.
La finance s’adapte à la démocratie, puis s’efforce d’y promouvoir une oligarchie
Au 19ième siècle, alors que les réformes démocratiques réduisaient le pouvoir de l’aristocratie terrienne au parlement, les banquiers ont adroitement développé des relations symbiotiques avec presque toutes les formes de gouvernement. En France, les adeptes de Saint-Simon réclamaient des banques mutualistes qui accordent du crédit en échange d’une répartition équitable des profits. L’état germanique a fait alliance avec la grande finance et l’industrie lourde. Marx a écrit avec optimisme que le socialisme rendrait la finance productive au lieu de parasitaire. Aux Etats-Unis, la régulation des services publics était assortie de profits garantis. En Chine, Sun-Yat-Sen a écrit en 1922 : "J’ai l’intention de regrouper toutes les industries nationales chinoises en un Grand Trust appartenant au peuple chinois qui sera financé par les capitaux internationaux pour un profit mutuel."
Pendant la première guerre mondiale les Etats-Unis ont remplacé l’Angleterre comme principal pays créancier et à la fin de la guerre ils avaient accaparé 80% de l’or monétaire mondial. Leurs diplomates ont modelé le FMI et la Banque Mondiale de façon à ce que leurs crédits engendrent la dépendance financière aux Etats-Unis principalement. Les prêts accordés pour financer le commerce et le règlement des déficits étaient soumis a des "conditions" qui mettaient la direction de l’économie entre les mains d’une oligarchie aux ordres et de dictateurs militaires. La réaction démocratique aux plans d’austérité nécessaires au service de la dette s’est réduite à des "soulèvements contre le FMI" jusqu’à ce que l’Argentine refuse d’honorer sa dette étrangère.
Une austérité au service de la dette similaire est aujourd’hui imposée à l’Europe par la Banque Centrale Européenne (BCE) e la bureaucratie européenne. Des gouvernements d’obédience sociale démocrate ont été mis en demeure de sauver les banques au lieu de promouvoir la croissance économique et l’emploi. Les pertes dues aux prêts bancaires toxiques et à la spéculation sont imputés aux budgets des états grevant les dépenses publiques et obligeant même à vendre des infrastructures. En réponse les contribuables, écrasés par le poids de la dette, sont sortis dans les rues ; les manifestations ont commencé en Islande et en Lettonie en janvier 2009 et se sont amplifiées en Grèce et en Espagne à l’automne pour protester contre le refus de leurs gouvernement de faire des référendums au sujet de ces aides funestes en bonds étrangers.
La planification passe des représentants du peuple aux banquiers
Toutes les économies sont planifiées. Ce sont traditionnellement les gouvernements qui sont chargés de cette planification. Renoncer à cette prérogative au nom du " libre marché " revient à la céder aux banques. De plus la planification de la création et de la répartition du crédit est encore plus centralisée que lorsque les officiels élus en avaient la responsabilité. Et pour combler le tout, le cadre temporel financier est le court terme, une course en avant qui se termine quand nous n’avons plus rien. En recherchant leur seul profit, les banques tendent à détruire l’économie. Les surplus sont finalement absorbés par les intérêts et autres frais financiers, et ils ne reste rien pour de nouveaux investissements ou pour les dépenses sociales de première nécessité.
C’est pourquoi donner le contrôle de la politique d’une pays à une classe de créanciers a rarement engendré la croissance économique et la hausse du niveau de vie. La tendance des dettes à grossir plus vite que la capacité des peuples à les rembourser est une constante de toute l’histoire connue. Les dettes croissent exponentiellement, absorbant les surplus et réduisant une grande partie de la population en esclavage de la dette pour ainsi dire. Le cri du peuple de l’Antiquité pour annuler la dette avait la même fonction que les ordonnances royales du Proche Orient de l’âge de bronze : annuler l’excès de dettes pour retrouver l’équilibre économique.
A une époque plus récente, les démocraties incitaient un état fort à taxer les revenus et les biens des rentiers et à effacer une partie de la dette quand cela devenait nécessaire. Cela est plus facile à faire quand c’est l’état lui-même qui crée la monnaie et le crédit. Quand les banques ont la possibilité de faire leurs propres règles et peuvent mettre leur veto à ceux qui veulent leur imposer des limites, l’économie est pervertie et incite les créanciers à se livrer aux paris spéculatifs et aux fraudes cyniques qui ont marqué la dernière décennie. La chute de l’Empire Romain montre ce qui arrive quand les exigences des créanciers ne sont pas contrecarrées. En effet, la seule alternative à la planification et la régulation étatique du secteur financier est l’esclavage de la dette.
La finance contre le gouvernement ; l’oligarchie contre la démocratie
La démocratie implique de subordonner la dynamique financière à l’équilibre économique et à la croissance — et de taxer les revenus des rentiers ou de garder les monopoles essentiels dans le domaine public. Détaxer ou privatiser les revenus de la propriété c’est les "libérer" pour les confier aux banques pour qu’ils soient capitalisés en prêts plus importants. Financée par l’augmentation de la dette, l’inflation des prix des biens augmente la richesse des rentiers tout en endettant l’économie globale. L’économie se contracte et la valeur des biens devient inférieure au montant des emprunts contractés.
Le secteur financier a assez de pouvoir pour profiter de telles situations d’urgence pour convaincre les gouvernements que l’économie va s’effondrer s’ils ne "sauvent pas les banques". En pratique cela leur permet de renforcer leur contrôle de la politique pour cliver encore plus l’économie. Le modèle typique est ce qui est arrivé dans la Rome ancienne en passant de la démocratie à l’oligarchie. En fait, en donnant la priorité aux banquiers et en permettant à l’Europe, à la BCE et au FMI prendre la direction des économies, on prend le risque de déposséder les pays de leur pouvoir de frapper ou d’imprimer de la monnaie et de lever les impôts.
Le conflit qui en résulte est celui des intérêts financiers contre l’indépendance nationale. L’idée que la banque centrale indépendante est le "fleuron de la démocratie" est un euphémisme qui permet de confier la décision politique la plus importante —celle de créer la monnaie et le crédit— au secteur financier. Au lieu de laisser le choix politique à des référendums populaires, le sauvetage des banques organisé par l’UE et la BCE représente aujourd’hui la meilleure manière d’augmenter la dette nationale. Les dettes des banques privées ont été intégrés aux bilans des gouvernements irlandais et grecs et les contribuables en sont redevables. C’est la même chose pour les 13000 milliards de dollars qui ont été ajouté en Amérique aux bilans du gouvernement depuis septembre 2008 (dont 5300 milliards de dollars de mauvaises hypothèques de Fannie Mae et Freddie Mac portés au bilan de l’état et 2000 milliards de dollars de produits toxiques "recyclés" par la Réserve Fédérale).
Tout cela est fait sur ordre des représentants de la finance qu’on appelle par euphémisme des technocrates. Ils sont mis en place par des lobbys de créanciers pour évaluer la quantité de chômage et de récession qu’il faut pour extraire le surplus d’argent nécessaire pour rembourser aux créanciers des dettes qui sont maintenant intégrées aux bilans des pays. Mais cela va à l’encontre du but recherché car la contraction de l’économie —la déflation due à la dette— rend la dette encore plus impossible à rembourser.
Ni les banques, ni les autorités publiques (ni les universitaires de la pensée dominante d’ailleurs) n’ont évalué la capacité concrète de l’économie à rembourser —je veux dire à rembourser sans contracter l’économie. Grâce à leurs médias et à leurs think tanks, ils ont convaincu les populations que la manière de devenir riche rapidement est d’emprunter de l’argent pour acheter des maisons, des actions et des obligations qui montent —grâce à l’inflation due au crédit bancaire— et d’inverser le système d’imposition progressive de la richesse du siècle dernier.
Pour le dire clairement, ce sont des pratiques économiques malsaines. Le but est de détruire les équilibres et les réglementations étatiques pour transférer le pouvoir de décision économique à la haute finance sous prétexte que c’est plus efficace que les réglementations publiques. On accuse la planification et la taxation gouvernementales de "mener à l’esclavage" comme si le "libre marché", contrôlé par des banquiers qui ont tout loisir de prendre des risques insensés, n’était pas au service des intérêts spécifiques de l’oligarchie et non de la démocratie. On ordonne aux gouvernements de rembourser des emprunts contractés non pas pour défendre des pays en temps de guerre comme au temps passé mais au profit des couches les plus riches de la population en faisant payer leurs pertes par les contribuables.
Le refus de prendre les opinions publiques en considération laisse les dettes nationales sans solide garantie politique ni même légale. En face d’un forte opposition populaire, des dettes imposées par décret, par des gouvernements ou par des agences financières étrangères peuvent se révéler aussi fragiles que celles des Habsbourg et autres despotes des temps passés. N’ayant pas été validées par le peuple, elles peuvent devenir caduques en même temps que le régime que les a contractées. De nouveaux gouvernements peuvent agir de manière démocratique et obliger le secteur bancaire et financier à servir l’économie au lieu du contraire.
Ils pourraient au moins essayer de les payer en réinstaurant une imposition progressive sur le patrimoine et les revenus, faisant ainsi passer le fardeau fiscal sur la richesse et les biens des rentiers. La re-réglementation bancaire et la remise en place de banques publiques de services et de crédit renouerait avec le programme social démocratique qui semblait avoir un bel avenir au siècle dernier.
L’Islande et l’Argentine en sont les exemples les plus récents mais on peut aussi se rappeler le moratoire sur les dettes de guerre des alliés et les réparations germaniques en 1931 (*). Un principe mathématique et politique de base est à l’oeuvre : Les dettes qui ne peuvent pas être payées ne le seront pas.
MICHAEL HUDSON
Cet article a été publié dans le Frankfurter Algemeine Zeitung le 5.12.2011
MICHAEL HUDSON est un ancien économiste de Wall Street. Il est professeur de recherche émérite de l’université de Missouri, Kansas City (UMKC). Il a écrit de nombreux livres dont Super Imperialism : The Economic Strategy of American Empire (new ed., Pluto Press, 2002) et Trade, Development and Foreign Debt : A History of Theories of Polarization v. Convergence in the World Economy.
Pour consulter l’original : http://www.counterpunch.org/2011/12/02/debt-slavery-%e2%80%9...
Traduction : Dominique Muselet pour LGS
Note : (*) http://info.france2.fr/europe/reparations-de-la-guerre-14-18...
URL de cet article 15323
http://www.legrandsoir.info/hammourabi-etait-plus-avise-l-esclavage-de-la-dette.html

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Wednesday, December 07, 2011

Mines d'uranium au Niger: Un scandale nommé COGEMA




Mine d'uranium au Niger.




Le nucléaire, l'uranium et l' "indépendance énergétique" française
Sur le site internet de COGEMA [1] on trouve les précisions suivantes: "Le groupe COGEMA est l'un des leaders mondiaux pour la production d'uranium naturel, il en produit de l'ordre de 7 000 tonnes par an soit environ 20% de la production mondiale. (...) En France plus de 70 000 tonnes d'uranium ont été exploitées depuis 1946. Les principaux gisements se situaient dans le Limousin, le Forez, la Vendée et l'Hérault (...). Dès le début des années soixante, les équipes de prospection du groupe COGEMA ont engagé des recherches hors de France (...). Les succès les plus remarquables ont été rencontrés au Gabon (près de 27 000 tonnes d'uranium découvertes et exploitées de 1960 à 1999) et surtout au Niger (près de 80 000 tonnes d'uranium produites depuis l'origine) (...)".
L'année 1988 correspond à la production maximale des mines d'uranium en France mais à partir de cette date les fermetures de sièges miniers vont se succéder (a). Pourtant, huit ans plus tard, dans la publication CEA "Memento sur l'énergie 1996" il est indiqué au chapitre "Réserves énergétiques françaises" que le taux d'indépendance de la France vis-à-vis de l'uranium est de 100% alors que les mines françaises sont en fin de vie. Dans les publications ultérieures ce chapitre a disparu.
Notons que cette façon de voir l'indépendance de la France est parfaitement logique dans le système économique actuel. La production d'une entreprise n'appartient pas au pays où l'entreprise est implantée mais à son propriétaire. Si les mines d'uranium en Afrique ou ailleurs sont la propriété de COGEMA alors l'uranium produit est français. L'économie moderne nous a permis de récupérer des territoires coloniaux que nous avions perdus. Une façon moderne de gérer la colonisation ! Ainsi, notre soit disant "indépendance énergétique" qui serait due à l'uranium vient, en réalité, d'Afrique depuis bien des années déjà, mais aussi du Canada, d'Australie, et COGEMA développe désormais des activités minières en Asie centrale dans des républiques de l'ex-URSS (Kazakhstan et Mongolie).

La réalité Cogéma et ses mythes

Une plainte avec constitution de partie civile pour pollution, mise en danger de la vie d'autrui, abandon et dépôt de déchets concernant tous les sites miniers du Limousin a été déposée contre Cogéma en mars 1999 par l'association Sources et Rivières du Limousin, trois ans après que plusieurs associations aient dénoncé la radioactivité des eaux du Lac de St Pardoux [2]. La COGEMA, en tant que personne morale, a été effectivement mise en examen le 30 août 2002 pour "pollution, abandon et dépôt de déchets".
Comment est-ce possible ? Les habitants du Limousin et de tous les sites miniers ne doivent-ils pas être rassurés et heureux des activités menées par COGEMA - la prospection, l'activité minière et la réhabilitation après la fermeture des installations - si l'on en croit le panégyrique publicitaire de COGEMA qu'on peut trouver sur internet ? Citons quelques passages. Les activités minières Cogéma ce n'est pas seulement "Découvrir et produire" mais aussi: "Favoriser le développement durable (...) En fin d'exploitation, COGEMA réaménage les sites miniers pour les rendre au milieu naturel et maintient une surveillance sur les sites une fois réaménagés. Sans attendre la phase de réaménagement, COGEMA entreprend à chaque stade des opérations, des actions de précaution et de prévention, afin de minimiser les impacts et les risques environnementaux". "La sécurité et la santé des travailleurs, COGEMA a été pionnière dans la profession pour la protection des mineurs contre les radiations ionisantes (...)". "Les relations avec les populations locales, COGEMA est à leur écoute et contribue à la vie économique et sociale de façon adaptée à chaque situation : - Assistance médicale dans les pays ne disposant pas de système de santé publique (exemple de l'hôpital d'Arlit au Niger) (...) " Cette auto-complaisance a de quoi faire grincer les dents. Nous allons la confronter à deux réalités, celle du Limousin et celle d'Arlit au Niger.

Cogéma et les mines d'uranium en Limousin

Ne manquez pas de voir le film de Thierry Lamireau "Uranium en Limousin" en Realvideo 21Kb [3] qui raconte une autre histoire, moins triomphaliste et plus triste, de sites saccagés, d'opposants, de travailleurs malades. L'histoire racontée par un médecin, de son patient qui a ses mouchoirs toujours jaunes comme est jaune la couleur du "yellowcake" issu des traitements chimiques du minerai d'uranium (b), qui va mourir et être autopsié et dont les résultats ne seront jamais communiqués.
Les oppositions à COGEMA ont été nombreuses en Limousin comme en témoigne la dizaine d'associations [4] créées au cours des ans dans toute la région. Michèle Granier (CLADE) nous fait un bref résumé: "En Limousin, la Division Minière de la Crouzille exploite l'uranium depuis 1949. Au début des années 1970 la contestation naît dans la population et une plainte en justice est déposée lorsque les déchets et matériaux provenant du démantèlement de l'usine du Bouchet [5] en région parisienne sont déversés dans une mine à ciel ouvert, Le Brugeaud, où sont stockées les boues de concentration du minerai. (Il a été question de 40 - 50 curies de radium 226 provenant du Bouchet). Il y a eu une grande variété de luttes ponctuelles, par exemple contre les permis d'exploitation dans les secteurs miniers.
Dans les années 90 les opposants ont obtenu une pré-étude sur l'état radiologique des sites d'exploitation du Limousin, payée par les Conseils général et régional, effectuée par la CRIIRAD, association indépendante (Commission de recherche et d'information indépendante sur la radioactivité), et la société ALGADE choisie par la COGEMA. Les deux séries de mesures ont été concordantes mais pas l'interprétation des résultats ! Les conclusions de la DRIRE (Direction régionale de l'industrie, de la recherche et de l'environnement) ont été celles d'ALGADE qui dédouanent la COGEMA, en bref: l'exploitation minière n'a eu aucun impact sanitaire en Limousin. L'inertie des élus et de la population aidant, les recommandations formulées par la CRIIRAD ont été enterrées. Mais cela n'empêche pas les problèmes de refaire surface très périodiquement: réservoirs d'eau potable de la ville de Limoges contaminés par les eaux d'exhaure des anciennes mines d'uranium "abandonnées ou délaissées". Lac touristique de Saint-Pardoux faisant de la "rétention" de radioactivité dans les sédiments ; maison à taux de radon record, vendue à des particuliers par COGEMA, que Kouchner - le ministre de la santé - fait évacuer, le tout avec procès à la clé (annulation de la vente au motif que COGEMA étant "expert en la matière" a réalisé une vente en connaissance du vice caché) ; plainte déposée par Sources et Rivières du Limousin pour empoisonnement des eaux du Limousin aboutissant en 2002 à la mise en examen de COGEMA (à suivre). Plainte le 2 octobre 2002 contre l'Etat français, Ministère de l'environnement chargé des installations classées, déposée par l'ADEPAL [5] auprès de la Commission des communautés européennes au sujet de l'autorisation préfectorale accordée à COGEMA de stockage de 199 900 tonnes d'oxyde d'uranium appauvri à Bessines, dans des hangars de surface (c). (Avec la réponse récente de la CCE l'Etat a gagnéA suivre). D'autres actions ont eu lieu au cours des ans, on ne peut les citer toutes (d).

Hors Limousin

Concernant la Division minière du Forez, l'étude mandatée par le collectif des Bois Noirs, la Mairie de Saint Priest la Prugne et les élus locaux sera rendue début 2003. (A noter que la fermeture du site date de 20 ans et que c'est l'état du site et les préoccupations de santé des populations qui obligent les élus à se pencher sur le problème (mesures de la contamination du site par la CRIIRAD et SUBATECH choisi par COGEMA).
Par ailleurs la Division minière de Vendée a, elle aussi, demandé à la CRIIRAD de faire une étude qui a obligé l'industriel à reprendre certains sites. Quant à la Division de Lodève (Hérault) elle sert de vitrine de "réaménagement modèle" mais il faut noter que jusqu'à présent la contestation ne s'est pas fait entendre. Il se pourrait que s'engage le même processus que sur tous les sites visités par COGEMA".

Le scandale d'Arlit.
COGEMA soit-disant: "pionnière pour la protection des mineurs d'uranium" !
Pour illustrer les "bonnes oeuvres" de la COGEMA en Afrique, le site minier d'Arlit au Niger est exemplaire et nous donnons ci-après la traduction par Anne-Marie Chenet (Stop Nogent) d'un article de Roger Moody publié par Wise-Amsterdam le 22 avril 1982 [6] :

"Scandale de l'uranium au Niger"

"Des gamins de quinze et seize ans se font irradier dans les mines sous contrôle français au Niger. Il n'y a quasiment aucune protection contre l'inhalation de gaz radon. La main d'oeuvre, presque exclusivement des nomades Touaregs, reste totalement ignorante des effets de l'exploitation minière. La détection des radiations et les contrôles sanitaires sont inexistants."
Ce ne sont là que quelques uns des faits rapportés par un réalisateur de télévision britannique qui, avec une équipe de caméramans de l'émission Panorama (UK) ont été les premiers étrangers à visiter Arlit dans la partie nord du Niger. [Le réalisateur] Christopher Olgiati est un jeune homme grand et mince, parlant avec aisance. Il n'exprime pas de griefs particuliers contre le gouvernement militaire du Président Kountché: de fait il le défend contre l'accusation qui s'est répandue selon laquelle le gouvernement aurait permis aux Lybiens de détourner le minerai d'uranium. (Olgiati pense que c'est peut-être une désinformation qu'a fait courir la CIA).
Pour ce que j'en sais Chris Olgiati peut très bien être un défenseur de l'énergie nucléaire. Mais ce qui l'a choqué lors de sa visite durant dix jours de cette région uranifère, une des plus importantes de la planète, ce sont les conditions de vie de la main d'oeuvre locale. Et le contraste avec celles des Français qui occupent les postes de direction.
"Arlit est absolument au milieu de nulle part" m'a-t-il dit dans une interview en exclusivité. " C'est une oasis artificielle construite selon le modèle colonial. Elle a sa propre ville-dortoir avec supermarchés, courses de chevaux, produits de luxe importés de la métropole. Un incroyable choc culturel si l'on compare avec les travailleurs nomades". Selon Olgiati c'est la main d'oeuvre nomade qui vient vers la compagnie plutôt que l'inverse. Souvent les nomades ne restent pas plus d'une semaine, prennent leur paie et s'en vont. Certains ne restent qu'une journée. "C'était la grande récrimination française" dit Olgiati, "les ouvriers ne font juste que passer".
"Il va de soi que les Français n'informent pas les indigènes qu'ils travaillent dans les mines les plus dangereuses du monde, ils n'entendent jamais parler de mesures dosimétriques des rayonnements et un suivi sanitaire quel qu'il soit est impensable".
"Un sympathique directeur d'Arlit nous a concédé que les nomades travaillaient dans l'ignorance absolue de ce qui pouvait leur arriver dans vingt ou trente ans". Il y a de grandes mines souterraines à Arlit que l'équipe de la télévision a visitées: "une journée sous terre était plus qu'assez" a commenté Olgiati. "Le renouvellement d'air semblait correct mais le bruit du forage était insupportable. Je n'ai vu personne porter de masque. Les mineurs remontent des galeries en fin de journée recouverts de poussière radioactive de la tête aux pieds". Arlit n'est pas la seule mine d'uranium du Niger mais elle a été la première et elle reste la deuxième en importance. La production commerciale a démarré en 1971 - la production a été de 1900 tonnes en 1980. La teneur moyenne en uranium est actuellement de 0,25% mais en 1978 elle atteignait les 3%. Si l'on se réfère au terrible taux de mortalité parmi les mineurs des mines de Kerr McGee dans les années 50-60 (et leurs conditions de travail étaient probablement meilleures qu'ici) cela signifie que les Français ont signé l'arrêt de mort de milliers de Nigériens dans les années à venir.
Seulement le tiers du consortium SOMAIR d'Arlit appartient au gouvernement nigérien. La COGEMA (filiale du CEA, Commissariat à l'énergie atomique) en détient 27% tandis que la société IMETAL en détient aujourd'hui 19% à travers la compagnie française MOKTA. L'autre géant français de l'uranium MINATOME détient 8% des actions. Des parts moindres sont détenues par Urangesellschaft (6,5%) ouest-allemande et la société italienne AGIP (6,5%) (e). Mais la direction est solidement tenue par les Français. "J'ai eu l'impression d'être en première ligne" dit Olgiati. "Arlit est très important pour les Français. Ils ont une station émettrice très puissante qui communique directement avec la France et ils ont littéralement haï qu'il y ait une équipe de télévision ici". L'uranium du Niger est non seulement indispensable au programme électronucléaire massif de la France mais aussi à sa production d'armement (...). L'uranium est transporté vers le monde extérieur par camions vers le Bénin et aussi vers la Lybie par Agadez à 250 km au sud-est d'Arlit où l'avion prend la relève. Chaque convoi est gardé sévèrement mais des accidents et des déversements de "yellowcake" sont chose courante. "Il y a toutes sortes d'histoires qui circulent au sujet de déversements d'uranium hors des camions et qui contaminent les réserves d'eau" dit Olgiati.
Cependant, le plus grand danger est la mine elle-même. Ici, des gens parmi les plus pauvres de la planète travaillent dans un environnement parmi les plus mortels qui soient pour fournir l'énergie aux norias de trains mus à l'électricité des nations les plus riches et alimenter leurs bombes en combustible. Ils sont maintenus dans l'ignorance totale des conséquences de leur travail et lorsqu'ils mourront leur corps ne sera même pas soumis à la formalité d'un examen post-mortem [autopsie]. Il serait difficile de trouver un exemple plus frappant de néo-colonialisme rampant.
Remarque : Ce scandale des conditions de travail des mineurs d'uranium africains n'a jamais fait partie des préoccupations syndicales en France. Ni d'ailleurs des ONG comme Médecins du Monde que nous avons essayé de sensibiliser à ce problème, mais sans succès [7].
Ceci n'est pas étonnant puisque même en France les syndicats des mineurs d'uranium ne se sont guère intéressés à l'excès de mortalité par cancers chez les mineurs d'uranium en particulier par cancers du poumon. Bien plus, ils ont contribué à masquer le problème comme en témoigne le fait que la réunion sur le thème des déchets miniers et de la surmortalité par cancer chez les mineurs d'uranium [8] n'a pu se tenir à Bessines le 16 décembre 1993 que sous la protection des gendarmes pour empêcher l'intervention violente des dirigeants syndicaux (CGT) qui voulaient casser le matériel de projection de Thierry Lamireau.
Bella Belbéoch,
lettre d'information du Comité Stop Nogent-sur-Seine n°95.


Références:
[1] COGEMA: compagnie générale des matières nucléaires, dont la présidente est Anne Lauvergeon (ancienne sherpa de François Mitterrand). Dans le cadre de la réorganisation de la filière nucléaire, création le 3 septembre 2001 par CEA-Industrie, Framatome et COGEMA, du groupe AREVA dont le directoire est présidé par Anne Lauvergeon. Dans AREVA: un pôle nucléaire avec COGEMA et Framatome ANP - Framatome Advanced Nuclear Power Inc.- (66% Framatome et 34% Siemens) et un pôle "technologie de l'information et de la communication" avec FCI (Framatome connections international) et ST Microelectronics. [Framatome ANP est très présent aux USA, entre autres pour assurer la maintenance des réacteurs]
[2] La Montagne, 7 sept. 2002 "La Cogéma mise en examen"
[3] Thierry Lamireau, 6, rue de l'Annonciade, Clos de la Sauge 74150 Rumilly. Uranium en Limousin, film/vidéo de 36 mn, 1ère version 1993, Copyright Thierry Lamireau 1995. Plusieurs fois primé: mai 1994 2ème prix au Festival audiovisuel des cultures minorisées d'Europe. Septembre 1994 "Meilleure oeuvre vidéo" 5èmes rencontres de l'image-nature et environnement, Martigues. Novembre 1994 1er prix catégorie "amateur", Rencontres documentaires traces de vie Vicle Comte/Clermont-Ferrand. Mars 1995, Prix du ministère de l'environnement au festival eurorégional du film d'environnement de Roubaix. Projeté dans plusieurs festivals dont le festival du film scientifique de Palaiseau (Novembre 1995) et le festival "territoires en images" (Institut de géographie, Paris, Mars 2002).
[4] Amis de la terre Limousin et Marche, APMA association de la protection des monts d'Ambazac, ALV les amis du Limousin vert, APPSP association pour la protection du pays de Saint-Pardoux, AICIN association intercommunale d'information sur le nucléaire, ADEMAU association de défense des monts d'Auriat, CRIIRAD Marche-Limousin, CLAN collectif limousin pour une alternative au nucléaire, CLADE coordination limousine anti-déchets radioactifs, ADEPAL association de défense du pays arédien en Limousin. Il en manque peut-être !
[5] En région parisienne, à l'usine du Bouchet (CEA) les murs de certains laboratoires étaient devenus jaunes-orangés, comme les poudres d'uranates traités... N'étant pas d'une santé florissante les travailleurs du Bouchet ont eu du mal à se recaser pour raisons médicales dans les centres CEA après la fermeture de l'usine en 1971 et certains devaient être licenciés ce qui est apparu comme le début d'une campagne plus générale de licenciements prévus par l'administration du CEA qui a entraîné une riposte du personnel ("Non à la politique du citron pressé, non aux licenciements"), les syndicats ont appelé à la grève le 5 mai 1971, largement suivie à Saclay.
Il n'y a pas eu d'étude épidémiologique sérieuse des travailleurs du Bouchet. Obtenir la reconnaissance en maladie professionnelle de ceux morts par cancer est un véritable parcours du combattant. En 1990 la décontamination du site n'était toujours pas terminée et suscita de multiples protestations d'habitants du voisinage (Ballancourt, Itteville, Vert-le-Petit) en particulier des Amis de la Terre. Le Parisien des 28-29 avril 1990 titrait "Essonne : 20 000 tonnes de déchets nucléaires dorment près de Paris".
[6] WISE-Amsterdam, Number 134.967, 22.4.82 (WISE, World Information Service on Energy). Nous remercions Wise-Amsterdam pour nous avoir retrouvé ce document de 1982. (En 1982 Roger Moody habitait Londres. Militant très actif il a, entre autres, fondé un groupe de recherche et d'action en faveur des minorités indigènes coloniales, il collaborait à Wise-Amsterdam, et devait se rendre en Australie visiter une mine appartenant à COGEMA).Wise publie désormais un bulletin Nuclear Monitorconjointement avec Nuclear Information and Resource Service (NIRS, Washington- USA). Contact: WISE Amsterdam, PO Box 59636, 1040 LC Amsterdam,http://www.antenna.nl/wise
[7] Lors de cette rencontre le 12 mai 1987 avec plusieurs membres de Médecins du Monde (le président était à l'époque Bernard Kouchner) nous avons expliqué les problèmes liés aux mines d'uranium, l'importance des mesures de radioprotection (évidemment ces mesures ont un coût qui se répercute sur le prix de l'uranium), signalé ce témoignage paru dans le bulletin de WISE sur l'emploi d'adolescents Touareg. Nous leur avons suggéré de faire une enquête sur les conditions de travail à Arlit. Cela ne devait pas poser de problèmes car des médecins de MdM sont présents en Afrique. Aucun écho, si ce n'est qu'au cours de la discussion il est apparu qu'une des femmes présentes était descendue dans une mine souterraine d'Arlit (il y a aussi à Arlit des mines à ciel ouvert). Elle ne s'était pas inquiétée des conditions de travail mais a pali quand on a expliqué l'importance du radon etdes poussières d'uranium sur l'incidence des cancers du poumon.
[8] Roger Belbéoch, "Les risques de cancer chez les mineurs d'uranium français" La Gazette Nucléaire 129/130, décembre 1993, p.10-15. Colloque Uranium et santé, Limoges novembre 1993.

Notes
:
a) Dossier: l'uranium, par Pierre-Christian GUIOLLARD http://www.minerapole.com/f_/fi_01_1.html. Jouac, la toute dernière mine d'uranium française non loin de Limoges, a fermé le 31 mai 2001. D'après la publication CEA Informations utiles, Edition 2001, la répartition de la production d'uranium en 1999 par les compagnies du groupe COGEMA (5528 tonnes) était la suivante: Afrique 58% ; Canada 32% ; Jouac 8% ; divers (USA) 2%.
b) Le "yellowcake" est un concentré issu du traitement chimique du minerai. C'est un diuranate de couleur jaune. A Bessines ces traitements étaient effectués à l'usine SIMO (société industrielle des minerais de l'ouest). C'est sous forme de "yellowcake" que l'uranium est ensuite envoyé aux différentes usines de conversion.
c) La présence d'un tel tonnage d'oxyde d'uranium appauvri sous forme de poudre n'a guère mobilisé les antinucléaires hors Limousin. Et pourtant si un avion s'écrasait sur les hangars ou si un incendie se déclarait (acte malveillant, amorçage de réaction chimique transformant UO2 résiduel en U3O8 etc.) ce serait pire que la dispersion des oxydes formés par l'impact des obus utilisés dans la guerre du Golfe et au Kosovo car, dans les hangars, c'est déjà de l'oxyde d'uranium sous forme de poudre qui se disperserait.
d) Action collective symbolique réussie à Auriat: deux forages destinés à l'étude de l'enfouissement en couche géologique profonde de déchets radioactifs sont définitivement bouchés. Il ne s'agissait pas de la Cogéma mais de forages de l'Institut de Protection et de la Sûreté Nucléaire (IPSN).
e) D'après Wise-Amsterdam (mise à jour 2 août 2002) deux groupes SOMAIR et COMINAK se partagent l'exploitation de l'uranium au Niger dans les sites respectifs d'Arlit et Akouta et COGEMA est majoritaire: SOMAIR: 56,86% COGEMA, 6,54% Urangeselschaft Allemagne, 36,6% ONAREM Niger. COMINAK: 34% COGEMA, 31% ONAREM Niger, 25% OURD Japon, 10% ENUSA Espagne http://www.antenna.nl/wise/uranium/uoafr.html


A lire :
- Communiqué de la Criirad, 16/02/2005: Areva - Niger - Uranium

- (format word): Malgré l'opposition des filiales de la Cogéma, la CRIIRAD et SHERPA ont mis le pied au Niger et commencé les investigations autour des sites miniers (déc. 2003).

- Le Limousin radioactif
- Radon, un gaz mortel qui vient du sol

Action :
- "Sortir du nucléaire" décline l'offre d'Areva et lance une souscription pour une inspection indépendante.

Wikio

Le « Dossier noir » de l'armée française en Afrique



Mondialisation.ca, Le 8 mai 2010





" Que fait l'armée française en Afrique ? (1) ", c'est le titre du dernier " Dossier noir " de l'association Survie paru aux éditions Agone. Un dossier on ne peut plus actuel en cette année de commémoration du cinquantenaire des indépendances africaines. Rencontre avec son auteur, Raphaël Granvaud, qui revient sur certaines questions abordées dans ce dossier.

La troisième partie de votre livre s'intitule "la réhabilitation du colonial", j'ai ressenti un vrai malaise à sa lecture. Je ne savais pas que l'armée française, du moins les forces spéciales opérant en Afrique, étaient travaillées à ce point par la nostalgie du colonialisme. Je me demande s'il ne faut pas voir dans la forte implication militaire française en Afrique, au-delà des enjeux économiques et géopolitiques, une manifestation de puissance. Comme si la France n'avait toujours pas digéré les indépendances africaines, comme si elle ne pouvait renoncer à être une "plus grande France" (formule qui désignait l'empire français)…

Les hommes politiques le revendiquent très clairement, qu'il s'agisse de Mitterrand, de Chirac ou de Sarkozy, on retrouve toujours dans leurs discours l'idée que "la France doit garder son rang dans le monde". On sent bien que c'est l'argument qui légitime le maintien de cette présence militaire en Afrique. Bien sûr cette présence offre de nombreux avantages : elle conditionne, dans une large mesure, la possibilité d'entretenir des situations de monopole économique dans certains pays et de surveiller des ressources stratégiques.

D'ailleurs certains régimes africains comme ceux du Tchad ou de la Centrafrique ne tiennent que par la force des armes, que par le soutien de l'armée française.

Depuis les indépendances, le prétexte majeur du maintien de la présence militaire française c'est de défendre les pays africains, avec lesquels on a passé des accords militaires, contre des agressions extérieures. Dans les faits, il n'y a quasiment jamais eu d'agressions extérieures, l'armée française n'a servi qu'à gérer les problèmes internes à des régimes confrontés à des rébellions armées ou à des mouvements populaires.

Le plus souvent, les armées des Etats africains postcoloniaux se comportent vis-à-vis de leurs propres populations comme des armées d'occupation. Leurs forces armées sont conçues avant tout pour répondre au péril de l' "ennemi intérieur" et non à celui d'une agression extérieure. Vos analyses montrent clairement la responsabilité de la France dans cet état de choses.

Absolument, ça faisait partie du kit théorique doctrinal qui a été inculqué aux officiers africains formés dans les écoles militaires françaises. Il faut rappeler qu'au moment des indépendances, les armées africaines sont créées de toute pièce : elles constituent alors une sorte de prolongement de l'armée coloniale française. Les armées africaines sont des filiales de l'armée française, elles sont structurées sur le même modèle, formées à partir de la même idéologie : la doctrine militaire de la "guerre révolutionnaire", de la "contre-insurrection" qui veut que le rôle principal de l'armée soit le "contrôle de la population". Mais pour les armées africaines, il ne s'agit pas du contrôle d'une population étrangère comme dans le cas de l'armée française en Algérie. La mission des militaires africains est de contrôler leurs propres populations, mais avec les mêmes méthodes que l'armée française a employées dans ses guerres coloniales. C'est ce qui s'est passé au Cameroun, au moment de l'indépendance, dans la guerre sanglante menée contre les maquis de l'UPC (Union des Populations Camerounaises). Dans le cas du Rwanda, le chercheur Gabriel Périès a retrouvé des mémoires d'officiers rwandais, formés en France dans les années 80-90, dans lesquels on retrouve cette obsession de lutter contre l'ennemi intérieur, de mettre en œuvre des tactiques contre-insurrectionnelles. Menée à son terme, la logique du " contrôle de la population " conduit au génocide…

En dressant la généalogie de la guerre contre-insurrectionnelle, votre livre souligne les continuités et similitudes qui existent entre guerres coloniales d'Indochine et d'Algérie et guerres postcoloniales du Cameroun (une guerre occultée) et du Rwanda.

Je n'ai fait que rapporter des travaux qui existent sur le sujet. Officiellement, depuis la fin de la guerre d'Algérie, ces théories contre-insurrectionnelles sont remisées et des méthodes comme la torture ou la guerre psychologique proscrites. Dans les faits, il y a eu une première vague d'exportation des tactiques anti-subversives françaises à destination des dictatures sud-américaines : des gens comme le général Aussaresse (connu pour ses révélations sur l'usage systématique de la torture en Algérie) ont pu ainsi continuer à transmettre leur " savoir-faire "… Puis ce savoir-faire anti-insurrectionnel a été recyclé en Afrique francophone pour gérer les indépendances et la période post-indépendance. Moi, ce que j'ai essayé de montrer, c'est que cette tradition de la "guerre révolutionnaire" se poursuit aujourd'hui, de façon plus subtile. Quand on lit les publications militaires contemporaines, on retrouve des références à des gens comme Trinquier (théoricien principal de la "guerre contre-insurrectionnelle"), mais aussi des références aux techniques de conquête coloniale de Liautey ou de Gallieni (guerres coloniales de "pacification" fin 19ème - début 20ème siècle) ; des stratèges qui reviennent au goût du jour quand il s'agit de penser des situations de conflit comme celles de l'Afghanistan ou de la Côte d'ivoire.

Sur le plan des savoir-faire et des discours, l'armée française entretient donc un rapport intime avec son histoire coloniale. Y a-t-il une spécificité de l'armée française de ce point de vue là ?

Les militaires français considèrent qu'il y a une tradition culturelle française plus forte que celle des anglo-saxons sur le plan du contact avec les populations. L'armée française prétend détenir un vrai savoir-faire lui permettant de mieux se faire accepter en tant qu'armée d'occupation. C'est la question du "contrôle des populations". Pour les militaires français, il ne faut pas faire comme les Américains qui arrivent, militairement par la force, et qui ensuite se barricadent. L'armée française se flatte d'être capable d'agir de manière psychologique, en menant des opérations "civilo-militaires" pour faire accepter auprès des populations civiles la présence des militaires. Toujours avec cette idée, qui remonte à l'Indochine, qu'on va pouvoir séparer dans la population le bon grain de l'ivraie, et couper les rébellions de leurs bases populaires.

L'armée française a-t-elle recours à des savoirs de type ethnologique dans son approche des populations des pays occupés ?

Quand on gratte un peu, on retombe toujours sur une espèce de prêt à penser, directement issu de la période coloniale. Les forces spéciales françaises sont sensées, en plus d'un savoir-faire proprement militaire, posséder un savoir culturel, ethnologique qui les rendrait plus à même d'opérer dans certaines zones géographiques du monde, en particulier en Afrique. Ces savoirs "culturalistes" reposent sur des conceptions complètement dépassées d'un point de vue universitaire. Quand on lit des interventions d'officiers dans des colloques, on trouve des choses absolument ahurissantes comme : "la présence de l'armée française est nécessaire parce que les Africains ont du mal à se projeter dans l'avenir". Les mêmes clichés éculés qui émaillaient le discours de Dakar de Sarkozy : ce vieux fond colonial qui prétend être une connaissance permettant une intervention sur des populations.

Revenons sur le cas du Cameroun, le premier pays africain, en 1960, à accéder à l'indépendance (le 1er janvier). Du milieu des années 50 au début des années 70, il s'est produit une véritable guerre dans ce pays : des dizaines de milliers de morts, plus de 100 000 selon certaines sources. Cette guerre menée contre l'UPC par un régime à la solde de la France relève-t-elle, elle aussi, de la guerre "anti-insurrectionnelle" ?

Le chercheur Gabriel Périès a montré récemment comment les dispositifs mis en place en Algérie ont été décalqués au Cameroun à la même époque (2). Le quadrillage des territoires, la torture à grande échelle, la déportation des populations, la politique de la terre brûlée, tout ce qui se faisait en Algérie a été repris tel quel au Cameroun. Il faut signaler sur le sujet l'excellent documentaire "Autopsie d'une indépendance" (3) dans lequel on peut entendre Mesmer déclarer à propos des bombardements des villages au napalm que "ce n'est pas important". Ce sont des choses qui, ces dernières années, commencent à remonter à la surface.

Cela remet donc complètement en question le mythe d'une "décolonisation douce"…

La " décolonisation en douceur " reste la version officielle si l'on se réfère aux programmes scolaires en histoire au collège ou au lycée. Un des enjeux de l'étude de la décolonisation c'est de montrer qu'il y a eu, d'un côté, une décolonisation violente, celle de l'Algérie et, de l'autre, une décolonisation qualifiée de pacifique, de "douce". Les cas du Cameroun et de Madagascar suffisent à montrer que c'est un mythe complet : le mythe des indépendances en douceur préparées par Deferre et de Gaulle après la conférence de Brazzaville en 46. Dans les faits, tout ce qui a été concédé par la France l'a été contre le gré de la métropole, souvent après des tentatives désespérées de reprise en main violentes. Cela s'est accompagné d'un processus d'élimination des mouvements indépendantistes et de leurs leaders, mais aussi de la promotion d'hommes politiques à la dévotion des intérêts français. Dans l'après-guerre, il y a eu une émergence de mouvements indépendantistes, autonomistes, progressistes, révolutionnaires, un vent d'espoir irrésistible : il y avait des idéologies variées qui mobilisaient les populations, et ces mouvements ont été étouffés, brisés, parfois, comme dans le cas du Cameroun, complètement éradiqués. Il y a donc eu une longue période où les populations africaines ont été orphelines d'un certain nombre de mouvements et de leaders. Ça commence à renaître maintenant avec les mouvements sociaux africains et les contre-sommets où la question de la domination néocoloniale est au centre des préoccupations de la société civile ; qu'il s'agisse de la présence française ou de systèmes plus mondialisés comme la dette et les politiques imposées par le FMI et la Banque Mondiale.

Revenons à l'armée française. Dans votre livre vous mentionnez un "détail" qui fait froid dans le dos : les troupes de marine sont toujours surnommées la "Coloniale"…

Les questions de tradition et d'identité sont des questions extrêmement fortes, en particulier dans les forces spéciales, dans cette composante de l'armée française issue de l'armée coloniale. Les troupes de marine sont extrêmement fières de leur passé colonial, elles en revendiquent l'esprit et les méthodes. Les prises d'armes comme les éditoriaux de leur revue L'Ancre d'or continuent à se clôturer sur ces mots " Et, au nom de Dieu, vive la Coloniale ! "

Et j'imagine qu'on retrouve souvent ces troupes de marine dans les opérations françaises menées en terre africaine.

Elles composent en effet la majeure partie des forces spéciales auxquelles on fait appel lors des opérations sensibles : des opérations "coups de poing", des opérations à forte teneur en renseignement. On les retrouve également dans les opérations européennes (EUFOR). Lors de la première d'entre elles, en République Démocratique du Congo, en 2003, la France s'était flattée d'avoir inculqué un certain nombre de méthodes à des forces militaires européennes, en particulier aux forces spéciales suédoises. Depuis on se demande quelles méthodes puisque parmi ces forces suédoises, certains militaires s'étaient plaints auprès de leur hiérarchie d'avoir eu à subir la vision d'actes de torture pratiqués par des militaires français sur des congolais. Ca a fait beaucoup de bruit en Suède, beaucoup moins en France…

Est-ce qu'il y a un contrôle du Parlement français sur les opérations militaires menées en Afrique ?

Théoriquement, depuis la modification constitutionnelle opérée à l'été 2008, il y a un droit de regard du parlement sur les opérations extérieures, mais un droit extrêmement limité. Les députés ont le droit d'être informé d'une opération extérieure dans les 3 jours après son déclenchement, ils restent donc mis devant le fait accompli. Le parlement ne possède un pouvoir de contrôle que sur les opérations lourdes de plus de 4 mois (qui ne représentent qu'une petite partie des opérations militaires) dont il peut refuser le renouvellement. Il n'y a aucun contrôle par contre sur les opérations secret-défense spéciales et les opérations clandestines de la DGSE.

Le Tchad et la République Centrafricaine (RCA) représentent certainement aujourd'hui l'exemple le plus caricatural de l'ingérence militaire française dans certaines régions d'Afrique. Vous consacrez d'ailleurs une place importante dans votre livre à ces deux terrains d'intervention.

En 2006, en RCA, la France a monté une opération du même type que Kolwezi (sauvetage du régime de Mobutu grâce à l'intervention des parachutistes français) : l'armée française a largué des parachutistes pour reconquérir Birao, dans l'ignorance totale de la population française mais aussi des parlementaires. Cette opération a sauvé le régime du président centrafricain Bozizé. Ce type d'opération reste aujourd'hui tout à fait possible. Plus récemment, lors de la dernière offensive sérieuse des rebelles sur la capitale tchadienne, il y a eu une intervention officielle de l'armée française sous prétexte de sécuriser ses ressortissants. Cette opération a permis de sécuriser l'aéroport d'où ont pu décoller les mercenaires d'Idriss Deby… D'après le journal La Croix, la "sécurisation" de l'aéroport de N'Djamena s'est accompagnée aussi d'une intervention militaire des forces spéciales françaises qui ont pris directement part aux combats contre les rebelles : une opération clandestine qui n'est toujours pas reconnue par les autorités françaises...

Dans son dernier rapport sur la Centrafrique, Human Rights Watch est très critique par rapport aux dernières interventions de l'armée française en RCA.

Dans le rapport qu'elle a publié en 2007, l'ONG a pointé un certain nombre de choses : elle a détaillé la politique de terre brûlée menée par l'armée centrafricaine à l'égard des populations du Nord, des populations accusées de soutenir les mouvements rebelles. Là aussi, on retrouve les techniques coloniales françaises : il s'agit de terroriser les populations afin de priver de leur soutien les mouvements rebelles. Les exactions les plus graves ont été commises dans le sillage direct des interventions militaires françaises. Après la reprise de Birao par l'armée française, cette ville a été ravagée par les forces centrafricaines. A l'époque, dans les journaux, les militaires français ont fait peser la responsabilité des destructions sur les rebelles. On sait depuis qu'il s'agissait d'une tentative de dissimulation qui relève de la complicité de crime de guerre. Il y a également dans le rapport de HRW des photos qui interrogent : on voit des officiers français à proximité directe de l'OCRB (Office Central de Répression du Banditisme), une sorte de milice qui se livre à des exécutions sommaires.

Vu la nature de ses interventions en Afrique, la France est-elle vraiment en mesure de commémorer le cinquantenaire des "indépendances" africaines ?

On sent qu'il y a un gros malaise au niveau de la commémoration de ce cinquantenaire. Ce malaise n'est pas étranger au fait que toutes les interventions orales de Nicolas Sarkozy sur la question de l'Afrique affirment une volonté de rupture avec les pratiques de ses prédécesseurs. Mais en dehors des discours, de rupture on n'en voit pas : c'est toujours le règne des pressions diverses, des émissaires occultes, des accords secrets, des opérations clandestines. On va avoir en guise de célébration des choses assez caricaturales : un défilé du 14 juillet où, sous couvert de rendre hommage aux tirailleurs africains, on va inviter des armées comme celles du Cameroun ou du Congo connues pour leurs exactions envers les populations. La véritable décolonisation et la célébration de cette décolonisation restent à faire...



Notes
1. Que fait l'armée française en Afrique ? Editions Agone, oct. 2009.

2. cf. Une guerre noire, enquête sur les origines du génocide rwandais (1959-1994), Gabriel Périès et David Servenay, Editions La Découverte, 2007.

3. Cameroun, Autopsie d'une indépendance, réalisation Gaëlle Le Roy et Valérie Osouf, durée 52', production : France 5 / Program 33, 2007.



Quelques références :


En Centrafrique, stratégie française et enjeux régionaux
http://www.monde-diplomatique.fr/2008/02/MUNIE/15569

État d'anarchie (rapport Human Rights Watch sur la RCA)
Rébellions et exactions contre la population civile
http://www.hrw.org/fr/reports/2007/09/13/tat-d-anarchie

Cameroun : retour sur une décolonisation sanglante
http://www.afriscope.fr/spip.php?article182

Où est le "centre" de l'Afrique ?
http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=7250

Marchés militaires et économie de la prédation, des pays du lac Tchad et du Soudan occidental au Golfe de Guinée.http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=4394

Cinquante ans de décolonisation africaine
http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=9139

Articles de Raphaël Granvaud publiés par Mondialisation.ca

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